‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 74 sur 254 · SABINE, JULIE · texte numérisé non relu

SABINE, JULIE

Approuvez ma foiblelTe, & fouffrez ma douleur, Elle n'eft que trop juste en un fi grand malheur; Si près de voir fur foy fondre de tels orages, L'ébranlement fied bien aux plus fermes courages, Et l'esprit le plus mafle, & le moins abatu Ne fçauroit fans defordre exercer fa vertu. Quoy que le mien s'étonne à ces rudes alarmes, Le trouble de mon cœur ne peut rien fur mes larmes, Et parmy les foufpirs qu'il pouffe vers les Cieux,

Ma constance du moins régne encor fur mes yeux.

Quand on arrête là les déplaifirs d'une ame,

Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme

Commander à fes pleurs en cette extrémité

C'eft montrer, pour le féxe, aflez de fermeté.

JULIE

C'en eft peut eftre aflez pour une amè commune Qui du moindre péril fe fait une infortune; Mais de cette foiblefle un grand cœur eft honteux, 11 ofe espérer tout dans un fuccès douteux. Les deux camps font rangez au pied de nos murailles, Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles; Loin de trembler pour elle, il luy faut applaudir, Puisqu'elle va combatre, elle va s'agrandir. Banniflez, banniiTez une frayeur fi vaine, Et concevez des vœux dignes d'une Romaine.

Je fuis Romaine, hélas ! puis qu'Horace eft Romain, J'en ay reçcu le titre en recevant fa main, Mais ce nœud me tiendroit en esclave enchaifnée, S'il m'empefehoit de voir en quels lieux je fuis née. Albe, où j'ay commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pais, & mon premier amour, Lors qu'entre nous & toy je voy la guerre ouverte, Je crains noftre victoire, autant que noftre perte.

Rome, fi tu te plains que c'eft là te trahir, Fay-toy des ennemis que je puifle haïr. Quand je voy de tes murs leur Armée & la noftre, Mes trois frères dans l'une, & mon mary dans l'autre,

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