ACTE I, SCENE I
Puis-je former des vœux, & fans impiété
Importuner le Ciel pour ta félicité?
Je fçay que ton Etat encor en fa naiffance
Ne fçauroit fans la guerre. affermir fa puiffance,
Je fçay qu'il doit s'accroiftre, & que tes grands Destins
Ne le borneront pas chez les peuples Latins,
due les Dieux t'ont promis l'Empire de la Terre,
Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre.
Bien loin de m.'oppofer à cette noble ardeur
Qui fuit l'Arreft des Dieux & court à ta grandeur,
Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées
D'un pas victorieux franchir les Pyrénées :
Va jusqu'en l'Orient pouffer tes bataillons,
Va fur les bords du Rhin planter tes pavillons,
Fay trembler fous tes pas les colonnes d'Hercule,
Mais respefte une ville à qui tu dois Romule.
Ingrate, fouvien-toy que du fang de fes Rois
Tu tiens ton nom, tes murs, &. tes premières loix,
Albe eft ton origine, arrefte, & confidére
Que tu portes le fer dans le fein de ta mère,
Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants,
Sa joye éclatera dans l'heur de fes enfants,
Et fe laiffant ravir à l'amour maternelle,
Ses vœux feront pour toy, fi tu n'es plus contre elle.
JULIE
Ce discours me furprend, veu que depuis le temps Qu'on a contre fon peuple armé nos combatants, Je vous ay veu pour elle autant d'indifférence Que fi d'un fang Romain vous aviez pris naiffance. J'admirais la vertu qui réduifoit en vous
Vos plus chers intérefts à ceux de voftre époux, Et je vous confolois au milieu de vos plaintes, Comme fi noftre Rome euft fait toutes vos craintes.
Tant qu'on ne s'eft choqué qu'en de légers combats, Trop foibles pour jetter un des partis à bas, Tant qu'un espoir de paix a pu flater ma peine, Ouy, j'ay fait vanité d'eftre toute Romaine. Si j'ay veu Rome heureufe avec quelque regret, Soudain j'ay condamné ce mouvement fecret, Et fi j'ay reiTenty dans fes destins contraires Quelque maligne joyc en faveur de mes frères, Soudain pour l'étouffer rappelant ma raifon, J'ay pleuré, quand la gloire entroit dans leur maifon. M.iis aujourd'huy qu'il faut que l'une ou l'autre tombe, du'Albe devienne esclave, ou que Rome fuccombc, Et qu'après la bataille il ne demeure plus Ny d'obstacle aux vainqueurs, ny d'espoir aux vaincus, J'aurois pour mon pais une cruelle haine, Si je pouvois encore eftre toute Romaine, Et fi je demandois voftre triomphe aux Dieux, Au prix de tant de fang qui m'eft fi précieux. Je m'attache un peu moins aux intérefts d'un homme, Je ne fuis point pour Albe, & ne fuis plus pour Rome, Je crains pour l'une & l'autre en ce dernier effort, Et feray du party qu'affligera le Sort. Egale à tous les deux jusques à la vidoire, Je prendray part aux maux fans en prendre à la gloire, Et je garde au milieu de tant d'afpres rigueurs Mes larmes aux vaincus, & ma haine aux vainqueurs.