ACTE I, SCENE I. 2O
J ULIE.
Qu'on voit naiftre fouvent de pareilles traverfes En des esprits divers des pallions diverfes, Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement ! Son frère eft voftre époux, le voftre eft fon Amant, Mais elle voit d'un œil bien différent du voftre Son fang dans une Armée, & fon amour dans l'autre. Lors que vous conferviez un esprit tout Romain, Le fien irréfolu, le fien tout incertain, De la moindre méfiée apprehendoit l'orage, De tous les deux partis détestoit l'avantage, Au malheur des vaincus donnoit toujours fes pleurs, Et nourriffoit ainfi d'éternelles douleurs. Mais hier quand elle fçeut qu'on avoit pris journée, Et qu'enfin la bataille alloit eftre donnée, Une foudaine joye éclatant fur fon front...
Ah ! que je crains, Julie, un changement fi prompt ! Hier dans fa belle humeur elle entretint Valére, Pour ce rival fans doute elle quitte mon frère, Son esprit ébranlé par les objets prefens Xe trouve point d'abfent aimable après deux ans. Mais excufez l'ardeur d'une amour fraternelle, Le foin que j'ay de luy me fait craindre tout d'elle, Je forme des foupçons d'un trop léger fujet, Près d'un jour fi funeste on change peu d'objet, Les âmes rarement font de nouveau bleffées, Et dans un fi grand trouble on a d'autres penfées : Mais on n'a pas auffi de fi doux entretiens, Ny de contentemens qui foient pareils aux fiens.
JULIE
Les caufes comme à vous m'en femblent fort obscures Je ne me fatisfais d'aucunes conjectures. C'eft allez de constance en un n" grand danger Que de le voir, l'attendre, & ne point s'affliger, Mais certes c'en eft trop d'aller jusqu'à la joyc.
Voyez qu'un bon Génie à propos nous l'envoyé,
Eflayez fur ce point à la faire parler,
Elle vous aime aflez pour ne vous rien celer,
Je vous briffe. Ma fœur, entretenez Julie,
J'ay honte de montrer tant de mélancolie,
Et mon cœur accablé de mille déplaifirs,
Cherche la folitude à cacher fes foufpirs.