Théatre de Picard
Picard remplit, clans notre littérature coniirjue, un rôle plus important qu'on ne se figure gcuéralemei.t. Il y a opéré une vérital)le révolulion Avant lui, ou s'efforçait de peindre un indi\ida spécial, un type particulier; et ou renloiirait de personnages acce.-soires destinés à le faire ressortir par opposition et contraste. Depuis Molière, presque tous les adjectifs de la langue 3' avaient passé: le (Ti'uiiflci'r, le Crlovieux, le Xi'ulifient. VIncoiiHtanL... Je m'arrête : il faudrait reproduire tout le calalogue des comédies du dix-huitième siècle. Picard, au contraire, met, non pas toujours, car il y a encore chez lui des retours à l'ancien procédé, Picard, dis-je, met en scène des grou^ies; il répand les vices et les ridicules sur lensemble de ses personnages ; chacun d'eux lui sert à traduire une nuance de son idée principale. La Petite Ville, les P l'orhielanx à Paris, les Filles à jiiarier, les Marionnettes, les Ricochets, les Ctipitnlations de conscience, les Oisifs, la rieille Tante on les Collatéraux, la Manie de Ij/'iller, sont auUmt d'exemples de ce nouveau procédé comique. Par là Picard est le véritable ancêtre des écrivains actuels «[ui ont produit Le De/ni-Mo/ide, Nos Intimes, les Faux Bonshommes, les Effrontés, les Ganaches, les Vieux Garçons, Nos Ions rilUujeois, les Sceptiques, les Inutiles, etc.
Ce changement dans la manière de présenter un thème comique se fit par la force des choses. Le hou-
VI INTHÙDUCTIÛ.X.
leversement social et politique au milieu duquel Picard débuta au théâtre diminuait Timportance de l'individu, et mettait les collectivités au premier rang. Le monde était devenu trop mobile ; la lorgnette de l'observateur n'avait plus le temps de s'arrêter sur un seul personnage. Un homme chassait un autre homme; une passion remplaçait une autre passion; les caractères ne se développaient plus régulièrement; ils se heurtaient les uns aux autres. Il fallut que l'auteur comique fit des tableaux d'ensemble et non plus des portraits. Go besoin fut mieux senti par Picard qui était improvisateur, que par les écrivains qui composaient paisiblement leurs pièces au fond de leur cabinet, et sous ce rapport, en étudiant son œuvre au point de vue de l'histoire de notre théâtre, on est frappé de l'esprit d'innovation dont il a fait preuve. Le premier il peint, non plus l'homme, mais les hommes.
Donnons quelques explications sur les pièces dont nous avons composé ce volume :
Jai Petite Ville est, de toutes les comédies de Picard, celle qui a obtenu le succès le plus durable. Elle est restée au répertoire. On n'a pas cessé de la jouer par intervalles, et toujours elle amuse le public. Voici ce que le critique Geoffroy, très-collet monté, connue on sait, disait de cette pièce au lendemain de la première représentation :
« Le genre de comique qui règne dans ta Petite Ville est Irop vrai, trop dans la nature, pour être aujourd'hui de mode : la bonne compagnie croit ([u'il
INTRODUCTION. vu
est facile et même ignoble de faire rire ; cliacim s'imagine qu'il eu ferait bien autant On a ri pendant
tout le cours de la pièce ; mais ceux qui rient sont presque toujours des ingrats, qui ne savent ni connaître ni estimer ce précieux avantage.... La pièce a été applaudie et l'auteur demandé, plus par l'intérêt que Picard inspire que par un juste sentiment du mérite de son ouvrage. Il était peut-être possible de trouver un cadre plus heureux ; mais il me semble que la forme de cette comédie est originale et neuve; plusieurs petites actions comiques sont liées ensemble par un but commun ; l'agrément de la variété répare le défaut d'unité; l'amusement qu'un tel spectacle procure n'est pas tout à fait légitime, et n'en est que plus piquant; l'art peut en murmurer, mais une foule de traits, dignes de Molière, demandent grâce pour l'irrégularilé du plan; or j'avoue que cette peinture libre et naïve des ridicules bourgeois me parait préférable à plusieurs homélies plus nobles et plus régulières du Théâtre-Français 21 floréal a II IX. ) .)
Le jugement du critique est, comme vous voyez, assez entortillé : mais il sent bien qu'il y a là quelque chose de vivant; il loue tout en s'excusant de louer, et les éloges ainsi arrachés valent mieux ([ue ceux qu'on prodigue sans réserve.
Picard jeune, frère cadet de l'auteur, débuta dans le rôle du valet Dubois. L'auteur jouait celui de Paul Vernon. M"<= Molière, dans le personnage de M'"" Senueville, et M"° Clément, dans celui de Nina Yernon, furent très-remarquées.
La Petite Ville fut représentée le premier soir eu cinq actes, et réduite en quatre actes ^ la deuxième représentation.
VIII INrHOhl'C.llON.
Ou joue acluflK'uuMil i avril 1877) la Petite Ville h rOdéou, aux ^[atiufcs du diaianclio, avec la distribution suivante :
llillard MM. Sigard.
Vcrnon François.
Desrochos Aniaurv.
Delillo Graudicr.
Françt)is Tousé.
Dubois Keraval.
M'"<^Guib(M't ........ M'"'^ Grosnier.
Nina Veruon Masson.
M'"fi Senni'villc Chavlior.
Flore Marie Golj).
Dahautcdiirs 01' le Cniitrtft d'intlnii n'est pas une des pièces les plus connues de Picard, mais elle nous parait tout à l'ait digne de mémoire comme satire des mœurs. Elle forme, comme un chainou intermédiaire entre le Banqueroutier qu'on trouve dans le recueil de Gerhardi, et que nous avons essayé de foire connaître ailleurs (1), et le Faiseur, de Balzac. Dubautcours a déjà tous les traits de Mercadet. Le seul tort de Pîtard a été de ne point le faire agir pour sou propre compte, mais seulement ou qualité de conseiller et d'agent subalterne.
Le critique contemporain dont nous avons invoqué le témoignage sur la Petite Ville est ici plus important encore à consul loi'. Il nous dira à quel point la
(1) Molière et la Comédie italienne, à la librairie académique Didier et C», p. 320-330.
INTHODUCTION. ix
satire de l'auteui' parut opportune : voici des extraits de sou article du 24 thermidor an IX :
« Bwliautcours est véritablement une pièce à scandale. Jouer des fripons ! Cela est presque aussi délicat aujourd'hui qu'il l'était du temps de Molière de jouer les hypocrites, et du temps de Le Sage les financiers. Picard a du coiu'agc : il a osé attaquer le vice dominant et favori du siècle, au risque de se faire siffler par les intéressés. Quand Molière berna les dévots, il avait pour lui les gens du monde. Q^^and Picard démasque les fripons, il ne doit compter que sur les honnêtes gens, pauvre parti qui jamais ne réussit à rien, que personne ne craint, cl qui n'est utile à personne....
« Cependant Picard a réussi.... C'est un sujet choisi par l'oeil du génie. Un poêle comique qui connaît sou art doit démêler dans les ridicules et les vices généraux ceux qui caractérisent son siècle.... Picard a mis le doigt dans cette plaie, et le caractère national n'offre rien de plus honteux et de plus funeste que cette profonde innnoralilé qui nous rend esclaves de l'or quand nous cessons de l'être d'un honnne, et nous asservit aux passions, (juand nous triomphons des préjugés ; il n'était pas aisé de faire supporter au théâtre la peinture d'un vice naturellement si bas, si odieux, si commun. Les fripons rient tlifficilement, et surtout d'eux-mêmes ; il leur faut sur la scène des vertus chimériques pour distraire leur conscience. Cependant les vices, même les plus révoltants, ont leur côté ridicule. C'est ainsi que Molière a su tempérer admirablement les traits horribles de l'ingratitude et de la perfidie du Tartuffe par le comique qui résulte de son langage mielleux et de ses momeries dévotes. C'est aussi ce qu'a fait Picard,