HORAT
PRÉFACE
C'est ici surtout que je dois rendre grâce au bonheur du sujet. Horace est peut-être le meilleur poëte que puisse méditer l'auteur comique. Pour ma part, voilà trois fois qu'un seul vers de lui me fournit une comédie en cinq actes.
J'avais besoin d'amener de grandes révolutions de fortune. Je plaçai à côté l'un de l'autre un homme fort riche et un homme fort pauvre. Dès la fin du premier acte, le riche est ruiné, le pauvre est devenu riche. Au dernier acte, on fait accroire au nouveau riche qu'il est ruiné. Tous ces changements ne peuvent arriver sans quelques circonstances romanesques; mais, hors ces circonstances, tous les incidents me paraissent naturels, et sortant bien du fond des caractères.
J'ai toujours beaucoup aimé la première scène de Touvrage. Elle me parait bien annoncer le but moral, et surtout le caractère principal. La franchise de Marcelin, sou amitié pour Gaspard, sou amour pour Georgettc y sout bien exprimés, et inspirent en sa faveur un intérêt qui m'était bien nécessaire pou qu'on lui pardonnât ensuilc toutes ses extravagances. Gaspard et Marcelin ont quelque raison de se
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comparer à Fabrice et à Gil Blas. Ils rappellent assez heureusement, je crois, le roman de Le Sage. Ce chef-dœuvre des romans français m'a beaucoup servi pour mes Mario /mettes. L'action ressemble beaucoup à celle dune jolie comédie de Dufresny, la CoqvMte de Village., ou le Lot sitpposé.
L"ivresse de Marcelin, au moment où il apprend sa fortune, fut ce qui obtint le plus de succès. Personne ne me reprocha cette fois d'avoir placé trop bas mes personnages, et cependant un maître d'école de village est inférieur au plus mince bourgeois d'une petite ville. Le public sentit qu"il me fallait transporter mon homme du dernier degré de misère au plus haut degré de fortune. Messieurs les amateurs exclusifs du bon ton, je voudrais vous voir, pour le mal que je vous souhaite, dans une position semblable à celle de Marcelin : vous seriez tous des marionnettes comme mon maître d'école; mais vous seriez joyeux sans délire, fiers sans franchise. Marcelin chante, danse, embrasse tout le monde, brise ses meubles : sa joie passe dans l'âme des spectateurs et arrache le rire, même à ceux qui ne voudraient pas rire.
Quelques critiques ont prétendu que, depuis le deuxième acte jusqu'au dénoùment, l'action était vague et décousue, et que l'intérêt, comme le comique, allait en décroissant. Je crois bien que rien n'est aussi comique dans la pièce que la fin du premier acte; mais je crois qu'on s'intéresse à Georgette, qu'on s'intéresse même à Marcelin, et il faut bien qu'il y ait encore un comique assez fort dans les quatre derniers actes, puisqu'ils se soutiennent et qu'ils font constamment rire après le premier. A l'égard des reproches faits à l'action, ils seraient fon-
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dés si je n'avais fait qu'une pièce d'intrigue; mais les Marionnettes sont une pièce de caractère. L'action doit donc être subordonnée au développement du caractère, ou plutôt de tous les caractères. Car cette pièce est d'un genre différent des autres. Je n'attaque point un ridicule particulier ; il n'est point question d'entourer un caractère d'autres caractères choisis pour le faire ressortir. J'attaque une faiblesse que je prétends générale. Il me fallait donc, en variant les physionomies, montrer tous mes per.=onnages atteints de cette faiblesse. M. Dorvilé et s sœur, bien fiers, bien impertinents quand ils sont riches, bien humbles, bien flatteurs quand ils sont pauvres; E. Valberg, l'ami du château, et sa sœur la spirituelle qui ferme sa boutique et renvoie son cousin pour venir coiirtiser le nouveau riche ; tous ces personnages quittant bien vite Marcelin pour faire la cour à Georgette, quand ils croient que la fortune lui appartient; le valet qui s'attache à son nouveau maître et qui méprise l'ancien; le notaire si joyeux quand il trouve un acte à faire ; le jardinier qui fait le grand seigneur quand il se croit légataire ; sa fille même qui se réjouit de la fortune de son amant; et enfin Gaspard, le directeur des marionnettes, qui s'oublie un instant, et pense à faire épouser sa petite fille à son riche ami, me paraissent tous bien choisis, bien placés pour faire ressortir à la fois mon personnage principal et le but de ma comédie.
Tout en applaudissant à l'idée et à l'exécution de la pièce, quelques personnes se reprochaient d'y avoir ri. L'un m'écrivait : « Tudieu, mon ami, comme tu daubes la pauvre espèce humaine! » L'autre me disait : « Votre pièce est bien vraie, mais elle est bien affligeante pour l'humanité. » C'est attendre un
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peu tard pour s'affliger. Ai-je plus daubé l'espèce humaine que tous les moralistes? Montaigne, La Bruyère, Molière, Le Sage ne vous avaient-ils pas déjà dit et bien mieux dit que moi ce que je n'ai fait que répéter dans mes Mariomiettes? Votre propre expérience ne vous a-t-elle pas prouvé qu'ils ont dit la vérité? et pourquoi s'affliger? de ce que nous sommes tous des marionnettes menées par les passions et les événements, s'ensuit-il qu'il n'y ait ni grands hommes ni bonnes gens? Non : il s'ensuit que les grands hommes et les bonnes gens ont leurs accès de faiblesse et se sentent parfois quelque penchant à se laisser gouverner par les circonstances. Eh bien , sans ces faiblesses, sans ce penchant qu'ils savent surmonter, auraient-ils autant de mérite à Si^ montrer et à se maintenir forts et généreux? Il s'est rencontré parfois des hommes d'un caractère ferme et qui ne se dément pas. Interrogez-les, ils avoueront que, dans telle ou telle circonstance, leur âme n'a pas été inaccessible à une volonté contraire à celle qu'ils devaient avoir. Cette volonté n'a duré qu'un instant et n"a pas été suivie de Texécution. Mais cet instant suffit pour justifier mon titre et mon sujet. Pour que cela fût autrement, il faudrait un homme sans passions, une vie entière sans revers et sans succès. Car la joie enivre et le chagrin donne la fièvre; ne vous affligez donc pas, et, si vous trouvez ma pièce bonne, venez-y prendre une leçon d'indulgence pour autrui, une leçon de sévérité pour vousmême.
C'est par suite de ces raisonnements que je m'obstinai, malgré le conseil de plusieurs amis, à donner un moment d'éblouisscment à Georgette, et un mouvement d'intérêt personnel à Gaspard. Je persiste à
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croire que j'eus raison. On ne s'en intéressa pas moins à ma petite jardinière, et la grande scène du quatrième acte entre Gaspard et Marcelin est uue de celles qui faisaient le plus rire. Je la regarde, après la première scène du premier acte, comme la meilleure scène de l'ouvrage.
Le personnage de Marcelin offrait un grand écueil. Il fallait l'amener à délaisser sa maîtresse et à mépriser son ami sans qu'il fût odieux. Je crois m'èlre assez bien tiré de ce pas difficile. Il est ébloui, étourdi, faible, ridicule; mais il n'est pas méchant. Marcelin plaint Georgette, il se plaint lui-même d'être obligé de ne pas l'épouser ; il commence par offrir à son ami plus d'argent que celui-ci ne lui en demande, et tout en riant de lui, on l'excuse, et on le plaint quand on le voit faire la cour à d'autres femmes, et rougir du costume de son ami.
Voulant prouver que nous sommes tous de véritables marionnettes, j'eus une inspiration bizarre, mais heureuse en faisant du personnage le moins déraisonnable un directeur de véritables marionnettes. Je crois aussi que je fus heureux de faire de Marcelin un maître d'école. C'était le moyen ne présenter dans le même homme uue extrême indigence, un peu d'instruction, et une grande et comique prétention à la fermeté de caractère.
On critiqua le dénoùmcnt. Cette petite intrigue par laquelle on fait accroire à Marcehn qu'il est déshérité et que c'est sa cousine qui est légataire, est romanesque, invraisemblable. Ne vaudrait-il pas mieux, me dirent quelques personnes, que ce Marcelin, <pii au fond est un très-bon homme, fût éclairé par l'excès de bassesse et de sottise de ses flatteurs, et que ce fût Gaspard, le directeur des marionnettes,
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qui excitât tous et- s flatteurs à faire assaut de sottise et de bassesse? Ce mojen eût sans doute été plus sage et plus ingénieux; mais aurait-il été aussi théâtral '? Xe faut-il pas à ce Marcelin pour le ramener à la raison un malheur qui le frappe au cœur'? eufm ne faut-il pas faire encore promener la fortune, afin de mieux démontrer la versatilité de tous mes personnages ?
Eh! mon Dieui voilà une préface bien remplie d'éloges. Je ne m'accuse de rien. Je vante beaucoup de choses, et je cherche à répondre à toutes le:? critiques. Que le lecteur me le pardonne ! Je fus enivré du succès de cette pièce, comme mon maître d'école est enivré de sa fortune. Je crois n'avoir été ni fier ni insolent. Cependant, en relisant mes notes, je trouve à la date des premières représentations de cette comédie ces mots bien écrits de ma main : « Xe suis-je pas une vraie Marionnette ? » Je n'en ruUjiis pas, je n'ai pas prétendu m"excepler.
PERSONNAGES
MARCELIN , maître d'école , écrivain
public MM. ViGNV.
GASPARD, directeur des marionnettes. Picard jeune.
DORVILÉ, riche propriétaire Picard aîné.
VALBERG, ami de Dorvilé, habitant
d'une petite ville voisine Clozel.
PIERRE DELORME, jardinier de
Dorvilé Bosset.
DUMOîs'T, valet de Dorvilé Armand .
LÉONARD, notaire Yalville.
GEURGETTE, fille de Delonne. . M"^* Adeline, MADAME DE SAINT-PHAR, sœur de
Dorvilé DELiLLEi
CÉLESTINE, sœur de Valbertr Beferoy.
LES
COMÉDIE