SCÈNE V
PHILIBERT aîné, COMTOIS.
COMTOIS
Courage, monsieur ; donnez-vous de la peine pour faire fortune. Il n'y a pas de raison pour que jamais vous soyez riche, puisqu'à mesure que vous gagnez do l'argent, monsieur votre frère le dépense.
3o2 LES DEUX PHILIBERT.
PHILIBERT aîné.
Ne me gronde pas; c'est mon frère; il a eu des malheurs: et c'eût été bien m'annoncer dans ce quartier que de passer pour ne pas payer mes dettes.
COMTOIS
Je conçois : faiblesse pour lui ; considération pour vous-même. Ah ! monsieur, vous êtes trop bon, et monsieur votre frère en abuse. Lui malheureux ! je ne vois pas cela. Il ne sait que rire, boire et se divertir. Dès qu'il a un peu d'argent, il brûle le pavé de Paris en cabriolet élégant, recherché dans sa parure, donnant des l'êtes, faisant des cadeaux, et vous envoyant à vous-même des bijoux, des livres et des bourriches.
PHILIBERT aîné.
Eh bien. c"e>t bonté, c'est reconnaissance.
COMTOIS
Point du tout : c'est vanité, c'est folie : moi je l'ai toujours cru un peu timbré. Deux jours après, ne le voyons-nous pas revenir à nous à pied, se plaignant des hommes et du sort, et le portefeuille rempli de reconnaissances du mont-de-piété?
PHILIBERT AIXÉ.
Comtois, vous allez trop loin.
COMTOIS
Non, monsieur; dussiez-vous me chasser, il faut que je me soulage. Après la mort de madame voire mère, n'est-ce pas lui qui a bouleversé et vendu à bas prix sa maison de commerce? Et toutes les places que vous lui avez obtenues par votre crédit, dans les vivres, au greffe du palais, dans les contributions, au ministère même, où vous êtes employé, et qu'il a perdues par sa faute, après un ou deux mois d'exercice ! Enfin, monsieur, les choses en sont venues à un tel point que vous n'osez plus avouer aux personnes qui ne le connaissent
ACTli I, SCKNE VI. 353
pas que vous avez un frère, que vous n'osez plus rien solliciter pour lui, et que vous aimez mieux lui faire une pension que de vous exposer à vous brouiller avec les gens à qui vous le recommanderiez.
PHILIBERT aîné.
Oui, il est vif et fougueux dans ses passioons. Parlons de mon amour pour Sophie. Crois-tu qu'il soit temps de me présenter de nouveau chez son père? Je n'ose... J'hésite... Il est si fâcheux d'être obligé de s'annoncer
soi-même ! (ici l'on entend Clairville clianter dans la coulisfo.;
Mais on revient toujours A SOS premiers amours.
THILIBERT AINE, regardant du coté où l'on entend chanter.
Eh! mais cette voix... Je ne me trompe pas; c'est Clairville, le maître de musique. Aurait-il des écoliers dans ce quartier?
COMTOIS
Vous avez de l'amitié pour M. Clairville. Je parierais que vous n'avez pas osé lui parler de monsieur votre frère.
PHILIBERT aîné.
C'est vrai: laisse-moi avec lui.
COMTOIS
Il n'y aura bientôt plus que ses créanciers qui sauront que vous êtes deux frères. ii sort.)