‹ Théatre de PicardChapitre 7 sur 406 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

DESROGHES, DEI.ILLE; PJFLARD, en chasseur.

RH'LARD, cnli-aiil en scOnc.

Jacques, emmène Palineau, je ne chasse plus.

li l.A PETITE VILLE.

DELILLE, appelant.

Écoutez donc, monsieur, monsieur.

RIFLARD, d'un ton eniphaliipie.

Mille pardons; je n'avais pas l'avantage de vous apercevoir du premier abord. Que puis-je, s'il vous plaît, pour votre service?

DESROCHES

Indiquez-nous, je vous prie, le chemin le plus court pour arriver à la ville que nous apercevons.

RIFLARD

Ces messieurs sont des étrangers et des gens honnêtes, mon coup d'oeil me trompe rarement. Je suis moimême domicilié dans ladite ville, et j'aurai, si vous me l'accordez, l'honneur de vous j conduire.

DESROCHES

Bien sensible. (Bas à Deiiiie). Voilà un homme qui donne une bonne idée de la politesse du pays.

DELILLE. l'as à Desrochcs.

Kl du ridicule. Ce ton emphatique...

DESROCHES, Je même.

Ce pauvre cher homme, pourquoi ne veux-tu pas qu'il soit ridicule?

RIFLARD

(Jes messieurs comptent-ils faire un long séjour dans notre endroit?

DELILLE

Mais non.

DESKOCHES.

Nous ne savons encore.

RIFLARD

Tant pis. ^^ans avoir l'avantage de vous connaître, je me serais fait un plaisir de vous fairoadmirer toutes nos curiosités, et grice au Ciel et aux soins de notre préfet, nous n'en manquons pas. Avant le canon, c'était une ville de guerre; on peut ea juger pur les remparts. Elle

Acn-: I. sckNE iv. 13

a soutenu un siège sous le règne de Glovis. où il a péri cinquante mille lial)itant^^.*

DRI.ILI.K.

J"ai cru qu'elle n'avait jamais compté que sept à huit mille âmes.

rxIFLARD.

C'est juste..., mais la chronique du temps.., La ville ba.ssc est antique et m;il bâtie; il y a un coin de la Gmnde-Rue où l'on ne saurait passer deux de front ; mais le quartier neuf, c'est un vrai bijou.

DESROCHES

Tu vois bien que c'est une ville cliarmante.

RIFLARD

Trè.s-agréable au moins. Des promenades pit'.oresques; le mail, le petit cours. Le sang y est superbe; la vie y est excellente, le poisson exquis, la marée presque aussi fraîche qu'à Paris : le vin du cru vaut le bourgogne. Deux foires par an, une société choisie, la bouillotte à trente sous, et la comédie bourgeoise établie par bienfaisance, où l'on s'amuse en faisant Taumône.

DELH.I.E.

Je vois que nous parlons à un des principaux habitants.

RIFLARD

J'y joue un certain rôle. Vous y entendrez parler de François Riflard, quoique je n'y aie qu'un pied-à-terre, parce qu'habituellement je loge à mon château, un fort jo'i ecdroit, et qui me convient pour la chasse, les créneaux, les tourelles et le pont-levis, que j'ai conservés en mémoire de mes ancêtres, non pas que je tienne à toutes ces chimères, à tous ces préjugés de noblesse et de féodalité, dont je me réjouis avec tous les philosophes que nous soyons débarrassés ; mais on est bien aise de pouvoir se rappeler à soi-même et aux autres, qu'on' a eu un aïeul qui fut tué à la première croisade.

14 LA PETITK VILLE.

DELILLR.

Quoi, vous avez on un aïeul ?...

PIFLARD.

Rodolphe Riûard. aide de camp de Baudouin, comte de Toulouse : il en est question dans la Jérusalem délicree.

DELILLE

C'est donc un petit Paris que votre ville?

RIFLARD

Juste. Bal masqué pour l'hiver, hal champêtre pour réié, un liuaonadier qui a coinmencé au café de Foy, et qui fait les glaces dans la perfection, pourvu qu'on les lui commande une semaine d'avance. Notre jeunesse est calante, brave, et fait assaut avec les plus forts maîtres d'armes des réiriments qui passent. Je sais assez bien me servir d'un fleuret, moi qui vous parle ; quand on a touché Saint-George!... Des mœui's d'ailleurs, un excellent ton, parce que toutes nos femmes sont vertueuses et iidèles à leurs maris ou à leurs amants. Dans une petite ville, on sent la nécessité des égards et des procédés. De la liltératare : nous avons un journaliste, un imprimeur et deux auteurs, sans compter les amateurs qui font des charades, des logogriphes et des bouquets. Je vous demande pardon, si je vous entretiens de toutes ces misères ; j'aime mon pays, et je saisis l'occasion d'en faire les honneurs. J'aurais bien pu me Gxer à Paris, mais je n'aime pas Paris.

DESROCIIES.

Vous n'aimez pas Paris! oh ! vous avez bien raison.

RlFf.AKD.

Un bruit, un tumulte, et des mœurs aflreuscs ! oh ! vive la province, on s'y amuse autant pour le moins et avec plus de décence, parce que la probité.,. (En rssaniant dans le fond . Mais, permettez donc; je ne me trompe pas, c'est la carriole de madame de Senneville que j'aperçois au haut de la côte ?

Ac.Ti': I, se lxl; v. i.-i

DRSROCHES.

Oii'esl-i'C que vous dilcs? madame de Seiincville? En eftet, elle habite ce pays.

DEI.ILLH.

Tu la connais.

lUFLABD.

Vous la connaissez '?

DESROCHES

Une jolie femme ?

• HIFL.VRD.

La plus jolie du pays, et nous n'en manquons pas.

nuSROCKES.

Dans un voyage qu'elle fit à Paris, j'eus le plaisir de la voir ainsi que sou oncle.

RIFLARD

Le vieil asthmalique. qui fait toujours bâtir?

lESROCllES.

EIL3 ne me reconnaîUa pas probablement.

RIFLARD

Une femme charmante, pleine de sensibilité, et qui, entre nous, n'est pas sans une espèce d'intérêt pour votre serviteur. Il y avait mille rivaux; dès que j'ai paru, ils se sont tous éclipsés : je veux vous présenter à elle ; dans lïnstant je reviens. Sans adieu, messieurs.

(il sort.)-

SGÈNE V.

DESROCIIE.<, DELILLE.

DESROCHES

Eh bien, j'ai déjà trouvé une per.sonne de connaissance, une ft-mmc vraiment aim djle : tu verras. L'n air pur, un beau ciel et des mœurs simples, honnêtes ; ces bonnes cens ne peuvent pas être méchants, fourbes.

intéressés : chacun content de la fortune de ses pères, ne sait ce que c'est que Fambilion. que l'avidité.

DELILLE

Oh I mon Dieu non : l'aubergiste n'y écorche pas le voyageur ; le marchand y vend en conscience : le médecin y guérit ses niulades : le procureur y concilie ses clients : c'est une ville privilégiée.

DESROCHES

Oh! moque-toi de moi tant que tu voudras, je gagerai<... ah! voici Dubois.

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