‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 104 sur 420 · SCÈNE III CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE · texte numérisé non relu

SCÈNE III CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE

CÉSAR

Antoine, avez-vous vu cette reine adorable? 945

ANTOINE

Oui, Seigneur, je l'ai vue : elle est incomparable;

Le ciel n'a point encor, par de si doux accords,

Uni tant de vertus aux grâces d'un beau corps.

Une majesté douce épand sur son visage

De quoi s'assujettir le plus noble courage : 950

Ses yeux savent ravir, son discours sait charmer;

Et si j'étais César, je la voudrais aimer.

CÉSAR

Comme a-t-elle reçu les offres de ma flamme?

942. Dans la pensée de César, ces victimes doivent être les assassins de Pompée, Photin et Achillas.

945. Après avoir parlé en véritable héros, César ne parle plus ici qu'en héros de roman, et Marc-Antoine n'est plus que le confident vulgaire d'un Amadis ou d'un Céladon. En toute autre situation, de pareils vers feraient sourire; placés entre deux scènes admirables, ils semblent plus risibles encore. Dans ses Remarques sur la Poétique d'Horace, Dacier critique vivement la froideur et la fausseté historique de cette scène.

947. Par de si doux accords, par une si douce union, par une si parfaite har. monie des vertus et des grâces. Corneille a écrit plus tard, par une réminiscence visible de ce passage :

J'épouse une princesse en qui les doux accords

Des grâces de l'esprit avec celles du corps

Forment le plus brillant et plus noble assemblage

Qui puisse orner une âme et parer un visage. (Suréna, 367.)

949. Epandre s'employait alors plus communément qu'aujourd'hui pour répandre, car nous ne croyons pas, avec M. Littré, q\i épandre indique, dans l'action, une sorte d'ordre et d'arrangement qui n'est pas dans répandre, puisque Corneille écrit souvent épandre le sang, mais en certains cas épandre exprime une idée d'heureuse abondance qu'on retrouve, par exemple, dans le vers où La Fontaine définit la conversation des honnêtes gens :

C'est un parterre où Flore épand ses biens {Fables, X, 1).

950. Aux v. 513 et 558, on a déjà vu courage employé pour cœur.

952. L'édition Régnier rapproche de ces vers ceux de la Suite du Menteur, ou une soubrette — c'est la condamnation du langage d'Antoine — dit à sa maîitresse, en parlant de Dorante: « Je voudrais l'aimer si j'étais demoiselle » (392).

953 Vaugelas condamnait expressément comme, interrogatif, pour comment :

ANTOINE

Comme n'osant la croire, et la croyant dans l'àme ;

Par un refus modeste et fait pour inviter, 95

Elle s'en dit indigne, et la croit mériter.

CÉSAR

En pourrai-je être aimé?

ANTOINE

Douter qu'elle vous aime, Elle qui de vous seul attend son diadème, Qui n'espère qu'en vous ! Douter de ses ardeurs, Vous qui pouvez la mettre au faîte des grandeurs ! 96(

Que votre amour sans crainte à son amour prétende : Au vainqueur de Pompée il faut que tout se rende ; Et vous l'éprouverez. Elle craint toutefois L'ordinaire mépris que Rome fait des rois, Et surtout elle craint l'amour de Calphurnie; 965

Mais, l'une et l'autre crainte à votre aspect bannie, Vous ferez succéder un espoir assez doux, Lorsque vous daignerez lui dire un mot pour vous.

CÉSAR

Allons donc l'affranchir de ces frivoles craintes,

Lui montrer de mon cœur les sensibles atteintes; 970

Allons, ne tardons plus.

ANTOINE

Avant que de la voir, Sachez que Cornélie est en votre pouvoir;

mais tout le xvn° siècle a parlé comme Malherbe, critiqué par Vaugclas à ce 1 propos. Nous l'avons déjà remarqué aux v. 1450 d'Horace et 993 de Polycucte. ] Voyez aussi plus loin le v. 1197.

Page 1