‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 118 sur 420 · ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE III

Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme 1305

A droit de triompher des caprices de Rome,

Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois

Peut céder par votre ordre à de plus justes lois.

Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles :

Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles. 1310

Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups,

Et je ne les demande à d'autres dieux qu'à vous.

CÉSAR

Tout miracle est facile où mon amour s'applique.

Je n'ai plus qu'à courir les côtes de l'Afrique,

Qu'a montrer mes drapeaux au reste épouvanté 1315

Du parti malheureux qui m'a persécuté;

Rome, n'ayant plus lors d'ennemis à me faire,

Par impuissance enfin prendra soin de me plaire ;

Et vos yeux la verront, par un superbe accueil,

Immoler a vos pieds sa haine et son orgueil. 1320

Encore une défaite, et dans Alexandrie

Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie;

Et qu'un juste respect, conduisant ses regards,

A votre chaste amour demande des Césars.

C'est l'unique bonheur où mes désirs prétendent; 1325

C'est le fruit que j'attends des lauriers qui m'attendent :

Heureux si mon destin, encore un peu plus doux,

Me les faisait cueillir sans m'éloigner de vous !

Mais, las ! contre mon feu mon feu me sollicite :

Si je veux être à vous, il faut que je vous quitte. 1330

En quelques lieux qu'on fuie, il me faut y courir

Pour achever de vaincre et de vous conquérir.

1311. De plus grands coups, des actions plus éclatantes. Coup, aujourd'hui presque trivial, était alors du style le plus relevé.

Narcisse a fait le coup, vous l'avez ordonné. {Britannlcus, V, 6.)

1316. Persécuter semble avoir ici plutôt le sens de persequi, poursuivre, que celui de vexare,

1317. Lors, pour alors, était condamné par Vau gelas, et Corneille semble avoir eu la velléité de le faire disparaître de ses premières pièces, mais il s'arrêta bientôt devant les changements trop nombreux que cette fidélité aux règles nouvelles eût entraînés.

1325. Où, auquel; voyez les v. 107 et 836.

1326. Que j'attends... qui m'attendent, est-ce une négligence? est-ce une antithè«e ri: >rchée? on ne sait, et c'est déjà trop qu'on en doute; en tout cas, l'antithèse ici semblerait mal venue.

. > . Las.' pour hélas! cette interjection est plus usitée dans la comédie que dans la tragédie, même chez Corneille. — Contre mon feu mon feu, opposition puérile, vain cliquetis de mots.

1332. Il l'a déjà dit au v. 1257, et c'était trop d'une fois.

Permettez cependant qu'à ces douces amorces

Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces,

Pour faire dire encore aux peuples pleins d'effroi 1335

Que venir, voir, et vaincre, est même chose en moi.

CLÉOPATRE

C'est trop, c'est trop, Seigneur, souffrez que j'en abuse : Votre amour fait ma faute, il fera mon excuse.

Vous me rendez le sceptre, et peut-être le jour; Mais si j'ose abuser de cet excès d'amour, 1340

Je vous conjure encor, par ses plus puissants charmes, Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes, Par tout ce que j'espère et que vous attendez, De n'ensanglanter pas ce que vous me rendez. Faites grâce, Seigneur, ou souffrez que j'en fasse, 1345

Et montre à tous par là que j'ai repris ma place. Achillas et Photin sont gens à dédaigner ; Ils sont assez punis en me voyant régner, Et leur crime...

1333. Une amorce, c'est un appât, au propre et au figuré ; au xvne siècle, on disait amorce de tout ce qui peut amorcer, attirer, séduire; voyez les v. 924 d'Horace et 1681 de Cinna. Boileau lui-même a dit :

Craignez d'an vain plaisir les trompeuses amorces. (Art poétique, t.)

1336. Venir, voir et vaincre; Corneille s'est évidemment ressouvenu ici du fameux Veni, vidi vici, que César, d'ailleurs, n'écrivit que plus tard après la défaite du fils de Mithridate, Pharnace : « Pour donner à entendre la soudaineté de ceste victoire, l'escrivant à Rome à l'un de ses amis, Amintius, il lui manda ces trois paroles seulement, veni, vidi, vici, c'est-à-dire : Je vins, je vi, je vainqui. Mais ces paroles, pour avoir presque une semblable cadence en langage romain, ont une grâce de brièveté plus plaisante à l'ouye qu'elle ne se peut rencontrer en autre langue. » (Plutarque, Vie de César, 50, trad. d'Amyot). Mais Voltaire observe avec raison que par cette brève formule César entendait seulement faire entendre le peu de peine qu'il avait eu à triompher d'un ennemi presque sans défense, et qu'on prête ici un orgueil déplacé à César, le plus modeste des grands hommes, du moins en apparence. — En moi, cliez moi, pour moi.

1345. Var. Faites grâce, seigneur, on souffrez que j'en donne.

Et fasse voir par là que j'entre à la couronne. (16W-1G66.)

Remarquez cette construction analogue à celle que nous avons déjà signalée au v. 540. En se rapporte à un nom indéterminé, car faire grâce est une locution dont les termes sont inséparables. Voici pourtant deux exemples, en prose et en vers, de locutions non moins hardies :

Seigneur, si j'ai raison, qu Importe à qui je sois ?

Perd-c//c de son prix pour emprunter ma voix? (Aïromcrfc, 190.)

« File leur défend encore plus impérieusement que les lois civiles de se faire justice à eux-mêmes et c'est par son esprit que les rois chrétiens ne se la font pas dans les crimes même de lèse-majesté au premier chef. » (Pascal, Pravin-

Clairs, XIV.)

1347. Sont gens à dédaigner, qui méritent le dédain; cette tournure reparaîtra bientôt au v, 1440.

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