‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 132 sur 420 · ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IV

Faites un peu de force à votre impatience; Vous êtes libre après : partez en diligence; Portez à notre Rome un si digne trésor; Portez...

CORNELIE.

Non pas, César, non pas à Rome encor: 1700

11 faut que ta défaite et que tes funérailles A cette cendre aimée en ouvrent les murailles; Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi, Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi. Je la porte en Afrique, et c'est là que j'espère 1705

Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père, Secondés par l'effort d'un roi plus généreux, Ainsi que la justice auront le sort pour eux. C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde Les débris de Pharsale armer un autre monde; 1710

Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs, Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs. Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles, Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles; Et que ce triste objet porte en leur souvenir 1715

1697. Faites un peu de force à, contraignez, maîtrisez votre impatience. On

[dit aujourd'hui faire violence à; mais M. Godefroy prouve par plusieurs exemples que, dans cette locution, force a longtemps été synonyme de violence. Venez, venez, madame,

Faire voir quel pouvoir j'usurpe sur votre âme, Et montrer, s'il se peut, à tout le genre humain La force qu'on vous fait pour me donner la main. (Serlorius, 988.)

1704. Ces deux vers manquent de netteté. Quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi, elle n'y doit rentrer est une construction défectueuse, puisque Cornelie veut dire : quoique Rome regarde, aussi bien que moi, cette cendre comme pré-

Kcieuse, cette cendre ne doit pourtant rentrer à Rome qu'après la défaite de César.

1707. Ce roi, on le sait, est le roi de Mauritanie, Juba, dont Pompée, peu d'instants avant sa mort, a attesté à Cornelie la foi sincère. L'histoire et Lucain nous montrent même Cornelie allant lui demander asile aussitôt après le meurtre de Pompée, et réussissant à échapper tout ensemble à Ptolomee et à César.

1710. Le débris de Pharsale, les survivants du désastre de Pharsale. Voyez ce mot pris au propre aux v. 7 et 1494.

1712. Porter des cendres entraîne porter des pleurs. Ces hardiesses d'expression ne sont pas rares chez Corneille : il dit, au v. 795 : mettre des gardes et des ordres; et au v. 1487 : j'ai porté mes pas et mes sanglots.

1713. Ils se rapporte à l'idée contenue dans le nom collectif le débris, les survivants de Pharsale, les derniers défenseurs de la liberté.

1714. Comparez cette antithèse un peu cherchée à celle du v. 1444. — « Qu'estce qu'âne haine qui donne des règles à des aigles? » (Voltaire). « Ce n'est point aux aigles qu'elle prétend donner des règles, puisqu'elle veut y substituer des urnes, c'est aux soldats à qui elle portera de rang en rang la cendre de Pompée. Le mot règles, qui est réellement impropre, demande à être remplacé par celui de lois; mais ici Corneille sacrifie l'exactitude à la rime. » (PaJi'ssot.)

Les soins de le venger et ceux de te punir.

Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême :

L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même:

Tu m'en veux pour témoin : j'obéis au vainqueur ;

Mais ne présume pas toucher par là mon cœur. 172

La perte que j'ai faite est trop irréparable ;

La source de ma haine est trop inépuisable :

A l'égal de mes jours je la ferai durer;

Je veux vivre avec elle, avec elle expirer.

Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine, 172ï Que pour toi mon estime est égale à ma haine ; Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir. L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir ; Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée, Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée. 173

Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir, Me force de priser ce que je dois haïr : Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie ; La veuve de Pompée y force Cornélie.

J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux, 173

Soulever contre toi les nommes et les Dieux; Ces Dieux qui t'ont flatté, ces Dieux qui m'ont trompée, Ces Dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée, Qui, la foudre à la main, l'ont pu voir égorger : Ils connaîtront leur faute, et le voudront venger. 1740

Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire, Te saura bien sans eux arracher la victoire :

1716. Les soins, le désir ardent ; voyez les v. 1145 et 1763. 1724. La Didon de Jodelle parle comme Cornélie :

Mon deuil n'a point de fin. Une mort inhumaine

Peut vaincre mon amour, non pas vaincre ma haine. (Didon, acte II.)

172C. Cette estime involontaire que César inspire à Cornélie, mais qui ne suffit pas à désarmer sa haine, Cornélie l'avoue dès le IIIe acte, v. 1972.

1727. En général, Corneille construit l'iui et Vautre avec un verbe an singulier; voyez les v. 1086 de Cinna et 830 de Polyeucte. Vaugelas permettait également le singulier et le pluriel : mais les irrammairiens modernes ne sont pas de l'avis de Chapelain, qui jugeait le singulier plus élégant, et recommandent le pluriel de préférence. Voyez la Grammaire de M. Chassang, p. 308. Quelques vers plus bas (v. 1730), Corneille emploiera encore le singulier avec l'une 9t l'autre.

1731 . Var. Et comme ta vertu, qn'en vain on vont trahir. (ir.4l-lGB6.)

1733. Où, à laquelle; voyez les v. 1460, 1469 et 1682.

1734. Ce dédoublement d'une même personne, dit a\ee raison M. Drlaitre, «il d'un croùt contestable.

1736. dornélie déclame un peu et, qui pis est, se répète; elle a déjà invectivé ! •• d{*m à la scène i de l'acte V.

1740. f'nitirn'trr est ici. comme au v. 1SJS, pour recnnnaftre.

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