ACTE V, SCÈNE V
Tant de soins de vous rendre entière obéissance,
Il n'ait pu toutefois, en ces événements, 1780
Obéir au premier de vos commandements!
Prenez-vous-en au ciel, dont les ordres sublimes,
Malgré tous nos efforts, savent punir les crimes;
Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux,
Puisque par cette mort l'Egypte est toute à vous.
CLÉOPATRE
Je sais que j'en reçois un nouveau diadème, 178'»
Qu'on n'en peut accuser que les Dieux et lui-même;
Mais comme il est, Seigneur, de la fatalité
Que l'aigreur soit mêlée à la félicité,
Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes,
Qui me rend tant de biens, me coûte un peu de larmes, 1790
Et si, voyant sa mort due à sa trahison,
Je donne à la nature ainsi qu'à la raison.
Je n" ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche,
Qu'aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche;
J'en ressens dans mon âme un murmure secret, 1795
Et ne puis remonter au trône sans regret.
1778. An nom de cette aveugle et prompte obéissance
Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance (Polyeucte, 969-70,)
Nous vous rendrons, seigneur, entière obéissance. (Héraclius, 687.)
1781. Sublime, proprement, veut dire élevé, sublimis; c'est dans ce sens que Corneille le prend au figuré, lorsqu'il écrit : la grandeur sublime (Sertorius, 305), le rang le plus sublime (Héraclius, 101), là où nous écririons : la souveraine grandeur, le rang suprême.
1787. Il est de la fatalité, tournure toute latine pour : il est inhérent à, il appartient à la fatalité, c'est chose fatale.
1788. Sur ce mot d'aigreur, que Voltaire blâme à tort, voyez la note du t. 1601.
1789. Après Vaugelas, La Bruyère (De quelques usages) regrettait la disparition de ce mot si français, heur, qui a fait bonheur, et qui subsiste encore aujourd'hui dans la locution heur et malheur. Vovez les v. 988 et 1035 du Cid, 58 et 1256 d'Horace, 611 et 1473 de Cinna, 99, 566 et 1207 de Polyeucte.
1792. Donner a ici le sens de sacrifier ; le latin condonare offre un sens analogue; voyez le v. 1200 du Cid.
Nous donnons quelque chose à Rome qui se plaint. (Nicomède, 1309.)
Donner pour sacrifier, immoler quelque sentiment en faveur de quelque personne ou pour quelque considération, s'est dit très longtemps et jusque dans le xviii* siècle : « Qu'ils donnent leurs passions, leurs querelles, leurs vengeances et leurs ambitions au bien de la France, au service de leur roi, à leur repos et au nôtre. » (Lettres missives de Henri IV, 4 mars 1592.) — « Hâtons-nous de donner à Dieu nos ressentiments. » (Bossuet, Sermon pour le mardi de la troisième semaine de Carême.) — « Si j'avais plus de santé et si j'aimais assez la gloire pour lui donner ma paresse, je la voudrais plus générale et plus avantageuse que celle qu'on accorde aux sciences. » (Vauvenargues, Lettre à Mirabeau.)
1796. Cléopâtre accorde aui bienséances ce qu'il leur faut accorder ; sa douleur
ACHORÉE
Un grand peuple, Seigneur, dont cette cour eit pleine,
Par des cris redoublés demande à voir sa reine,
Et, tout impatient, déjà se plaint aux cieux
Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux. 1800
CÉSAR
Ne lui refusons plus le bonheur qu'il désire : Princesse, allons par là commencer votre empire.
Fasse le juste ciel, propice à mes désirs, Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs. Et puissent ne laisser dedans votre pensée 1805
Que l'image des traits dont mon âme est blessée! Cependant, qu'à l'envi ma suite et votre cour Préparent pour demain la pompe d'un beau jour, Où dans un digne emploi l'une et l'autre occupée Couronne Cléopâtre et m'apaise Pompée, 1810
Elève à l'une un trône, à l'autre des autels, Et jure à tous les deux des respects immortels.
est décente ; il est peu probable qu'elle soit très profonde, et que ce « mauvais frère », pour parler comme César, doive être beaucoup pleuré de la sœur pour qui sa mort a été une délivrance.
1797. Un grand peuple, une foule considérable. Voltaire observe, non sans raison, que la pièce est finie, puisque les assassins de Pompée sont punis, et que désormais tous les compliments de César et de Cléopâtre sont inutiles.
1800. Sur blesser, employé quand il s'agit des passions de l'amour, voyez les v. 861 de Cinna, 105 et 198 de Polyeucte.
J'avais ce seul moyen d'expliquer ma pensée
A cet aimable objet dont mon âme est blessée. (Rolrou, Amélie, 111, 7.)
1807. Sur cependant que voyez la note du v. 179.
1808. La pompe, la cérémonie solennelle; voyez la note du t. 664.
1810. M'apaise Pompée, apaise l'ombre de Pompée irritée contre moi; me a ci un sens analogue au datif d'intérêt des Latins.
1812. Immortels, pour éternels, s'applique plus rarement aux choses qu'aux personnes. — Cette fin est froide, comme toute la scène. Il peut être intéressant de savoir ce que César compte faire pour honorer la mémoire de Pompée, pui> que la mort de Pompée, du moins en apparence, fait le sujet de la pièce; et pourtant, cet intérêt même est assez médiocre, car nous n'attachons plus à ces questions de sépulture l'importance qu'y attachaient les anciens. Mais nous nous inquiétons fort peu de savoir ce que deviendra Cléopâtre. Dans le cours de la tragédie, les scènes ou il était question d'elle et de César nous semblaient déjà languissantes; mais l'intervention de l'énergique Cornélie en reievait presque aussitôt la fadeur, et lei taisait vite oublier. Combien plus languissante parait encore cette scène sur laquelle s'achève un drame si puissant par ailleurs! Corabien mesquins les intérêts qui s'y débattent! Tout à l'heure encore si vraiment grand, Césa • n'est plus que calant, et Cornélie n'est plus là pour le contraindre à rivaliser d'héroïsme avec elle.