‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 140 sur 420 · Acte II se iv · texte numérisé non relu

Acte II se iv

aux amants de la comédie d'être jaloux, et à la jalousie de parler le langage qui lui est propre. On peut dire qu'il a créé aussi la scène in de l'acte V, bien qu'Alarcon eût eu avant lui l'idée d'une réprimande, ou plutôt des deux ou trois réprimandes successives infligées par don Beltran à son fils Garcia. Les multiplier, n'était-ce pas d'avance en affaiblir l'effet? Corneille n'en a voulu qu'une, et l'a réservée pour son cinquième acte, non pas seulement, comme le prétend M. Viguier1, parce qu'il y cherchait un renfort pour son faible dénouement, mais parce que son sûr instinct des choses du théâtre lui faisait voir une faute là où M. Viguier voit une inspiration de génie. Eh quoi ! c'est dès le début que le courroux du père éclatera contre le fils? c'est dès le début qu'il sera instruit de ses mensonges et les flétrira? et, de temps à autre, l'auteur, pour ne nous laisser aucuu doute sur la pureté de ses intentions, prendra soin de renouveler cette flétrissure? Mais cù sera l'imprévu, où le coup de théâtre? Plus morale peutêtre, l'action sera moins dramatique à coup sûr; l'explosion de l'indignation paternelle a besoin, pour être émouvante, d'être préparée, attendue, espérée, après ce long enchaînement de mensonges, d'où elle doit jaillir enfin comme un soadain coup de foudre.

Et, dans le détail même de cette scène, combien l'imitateur est supérieur au modèle, au moment même où il semble borner son ambition à le traduire! Voici la scène espagnole; que l'on compare et que l'on juge :

DON BELTRAN

Etes-vous gentilhomme, Garcia?

GARCIA

Je suis votre fils.

DON BELTRAN

Et suffit-il d'être mon fils pour être gentilhomme?

GARCIA

Je le pense, seigneur.

DON BELTRAN

Vous vous trompez. Celui-là seul est gentilhomme qui agit en gentilhomme. Où est la source de la noblesse des grandes maisons? Dans les illustres actions de leurs chefs. Des hommes sans naissance, dont les actions furent grandes, ont illustré leurs héritiers. C'est la bonne ou la mauvaise conduite qui fait les mauvais et les bons. Est-ce vrai?

1. La savante analyse de M. Viguier sert de complément à la Notice do M. Marty-Laveam dans l'édition Régnier.

GARCIA

Que ce soient les grandes actions qui donnent la noblesse, je ne le nie pas ; mais vous ne niez pas non plus que sans elles la naissance la donne aussi.

DON BELTRAN

Si celui qui est né sans illustration peut l'acquérir, n'est-il pas évident que celui qui la possédait de naissance peut la perdre ?

GARCIA

Il est vrai.

DON BELTRAN

Donc, si vous commettez de honteuses actions, quoique vous soyez mon fils, vous ees^z d'être gentilhomme: si vos vices vous déshonorent publiquement, le blason paternel importe peu. les illustres aïeux ne servent de rien. Comment st t'ait-il que la renommée vienne apporter jusqu'à nus oreilles vos mensonges et vos fourberies, qui faisaient scandale à S lamanque ? Quel gentilhomme et quel néant! Noble ou vilain, si ce seul mot : u Vous en avez menti », déshonore un homme, que sera-ce donc de mentir réellement et de vivre sans honneur selon les lois humaines, et sans avoir le droit de vous venger de celui qui vous dit ce mot ? D'ailleurs, axezvous l'épée assez longue et la poitrine assez dure pour pouvoir vous venger quand c'est toute une ville qui vous le dit ? Se peut-il qu'un homme ait des sentiments si bas que de devenir esclave de ce vice, sans plaisir et sans profit? Le plaisir amorce les voluptueux : le pouvoir de l'or subjugue les avares; la gourmandise, les gloutons; l'oisiveté et l'appât du gain, les joueurs; la vengeance, l'homicide: la gloriole et la présomption, le spadassin; le besoin pousse le voleur; tous les vices eniin portent avec eux plaisir ou profit ; mais que tire-t-on du mensonge, si ce n'est 1 infamie ou le mépris?

GARCIA

Qui dit que je mens a menti.

DON l'.ELTRAN.

Ceci encore est un mensonijv . Vous ne savez démentir qu'en mentant.

Sans contester 1«- mérite de ce dialogue, ni du trait qui le termine, ne sent-on pas, sans qu'il soit besoin d'y insister, tout ee que Corneille y ajoute d»1 vigueur précise et nerveuse '. Chez lui, les répliques suivent de près les répliquesj les mots heurtent !»•> mots: tout se hâte vers !<■ but. Chez &larcon, ce père outragé trouve, au milieu de sa douleur, le loisir de l'aire

à son fils un petit cours de morale, dont son amour-propre a lieu d'être satisfait.

La comparaison de ces deux scènes, si semblables par certains détails, si diftërentes par la manière de les mettre en œuvre, suffirait à prouver l'originalité du Menteur. Mais, à côté de l'éloquent Géronte, voici le plaisant Cliton, ce précurseur des valets de Molière; sa verve gauloise, ses naïfs effarements nous amusent. Près de lui, la figure du valet espagnol Tristan paraîtra bien etfacée. C'est par don Beltran lui-même que Tristan a été attaché à la personne de Garcia, près de qui il semble remplir un rôle de surveillant autant que de complaisant. S'il lui apporte les mêmes renseignements équivoques sur le compte des belles inconnues, et par là cause la méprise de son maître ; si, déconcerté par tant de mensonges débités avec tant d'aplomb, il réclame des explications dont l'effet comique est certain ; s'il est dupé luimême par celui dont il se croit l'unique confident, il n'apparaît qu'au second plan; il n'assiste même pas au récit du faux mariage, et n'a pas à témoigner ensuite l'émotion naïve qui égayé l'une des scènes les plus neuves de la pièce française. Tant de mots piquants et passés en proverbe :

La façou de donner vaut mieux que ce qu'on donne... * Les gens que vous tuez se portent assez bien 2, etc.

appartiennent à Corneille et à Corneille seul, comme la tirade ironique de Dorante sur le plus sûr moyen de plaire aux dames 3. Et tant de hautes ou fines pensées tiennent dans ce vers que ceux-là seuls croient rebelle qui ne savent pas l'assouplir, dans cet alexandrin, qui, sous la forte main de Corneille, tantôt se prête à l'expression des sentiments les plus virils, tantôt se plie aux légers caprices de l'esprit gaulois. Quel contraste avec le rythme de huit pieds qu'emploient les auteurs dramatiques espagnols, et qui, sautillant, prolixe, monotone, fatigue l'oreille d'un déluge de vers faciles!

Ne craignons donc point d'accorder à l'auteur espagnol la supériorité pour tout ce qui regarde l'intrigue de son drame, nous allions dire de son roman, pourvu qu on accorde en revanche à Corneille la gloire d'avoir surpassé de beaucoup Alarcon par la peinture vivante des caractères et par la verve du style. Quant au détail des ressemblances et des différences

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