‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 143 sur 420 · Voltaire, Commentaires sur le Menteur · texte numérisé non relu

Voltaire, Commentaires sur le Menteur

faux conquérant l'obligation de réaliser la fête sur l'eau décrite dans le premier acte, et d'y convier toutes celles qu'il avait diffamées *.

Ce ne sont là que des indices sans grande importance de la popularité durable du Menteur. Une preuve plus sérieuse de l'influence profonde que ce Cid de la comédie exerça sur les esprits au xvne siècle, ce seraient les paroles de Molière, citées par François de Neufchâteau, s'il fallait prendre à la lettre un témoignage suspect2: « Oui, mon cber Despréaux, disait Molière à Boileau, je dois beaucoup au Menteur. Lors-

3u'il parut, j'avais bien l'envie d'écrire, mais j'étais incertain e ce que j'écrirais, mes idées étaient confuses; cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me fit voir comment causaient les honnêtes gens ; la grâce et l'esprit de Dorante m'apprirent qu'il fallait toujours choisir un héros de bon ton ; le sangfroid avec lequel il débite ses faussetés me montra comment il fallait établir un caractère ; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu'il s'est donné (?) m'éclaira sur la bonne plaisanterie, et celle où il est obligé de se battre par suite de ses mensonges me prouva que toutes les comédies ont besoin d'un but moral. Enfin, sans le Menteur, j'aurais sans doute fait quelques pièces d'intrigue, Y Etourdi, le Dépit amoureux, mais peut-être n'aurais-je jamais fait le Misanthrope. » — « Embrassez-moi, dit Despréaux, voilà un aveu qui vaut la meilleure comédie. » Voltaire avait déjà dit, avec une assurance non moins tranchante : « Ce n'est qu'une traduction, mais c'est proprement à cette traduction que nous devons Molière. » Le Menteur n'a mérité vraiment

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Il est bien plus qu'une traduction, nous l'avons vu; mais Molière n'avait pas besoin de le lire pour être Molière. François de Neufchâteau prête à l'auteur du Misanthrope une modestie trop invraisemblable et un souci tout nouveau du « but moral » de la comédie. Il a plus raison de dire que Molière a pu apprendre de Corneille à faire parler les honnêtes gens; mais, si quelques œuvres du grand comique ressemblent au Menteur, ce sont précisément YEtourdi et le Dépit amoureux. Il est pourtant, dans le théâtre de Molière, une scène de haute comédie, une scène éloquente et grave, qui s'inspire très visiblement de la scène fameuse de l'acte V.

Page 1