DON JUAN
« Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler. »
Si peu respectueux qu'il se montre parfois envers son père, Dorante n'a pas cette ironique impassibilité. Il est plus ému et moins coupable ; aussi son châtiment sera-t-il beaucoup moins sévère.
Au xvme siècle, la popularité du Menteur ne semble pas s'être affaiblie : Collé le refond, et, par un étrange caprice, écrit en vers libres ce que Corneille avait écrit en alexandrins souples et forts -. Destouches composa l'Archi-Menteur, et Colin d'Harleville Monsieur de Crac; mais la pièce de Destouches, que donnent peu de recueils, ne compte pas parmi les meilleures de son théâtre ; celle de Colin d'Harleville est une plaisanterie facile et superficielle; son menteur ne ment que par vanité ; c'est un Gascon dont les gasconnades démesurées sont médiocrement plaisantes.
Une postérité plus directe du Menteur, si l'on en croyait Voltaire, ce serait II Bugiardo (le Hâbleur), de Goldoni, coméi die en trois actes, en prose, représentée en 1750 sur le théâtre ! de Mantoue. Dans sa préface, il est vrai, Goldoni reconnaît qu'en plusieurs endroits de sa pièce il s'est souvenu de Corneille : c'est ainsi qu'il lui a emprunté les récits du faux ma-
1. Nouvelle étude sur l'art de la lecture ; cotte étude est surtout un dialogue imaginé entre M. Legouvé et M. Bcrsot, ce sage dont la perte a laissé un si ▼if regret au cœur de tous ceux qui l'ont connu.
2. La pièce de Collé est de 1770, et a été éditée chez Gueffier, cinq actes, in-8°.
riage et du faux duel, avec d'autres détails sans importance. Mais i! a profondément modifié tous les caractères et le fond mêm- de l'intrigue : le Gliton italien, par exemple, Arlecchino, gagné par la contagion du mensonge, s'efforce de rivaliser avec son maître, et s'embarrasse dans ses lourdes inventions ; il parle le patois de Venise, comme Pantalone, le père du menteur, brave marchand facile à duper. Quant au menteur luimême, bien qu'il porte le nom poétique de Lelio, il ne se contente pas de bafouer son père, qui veut le marier, et d'improviser la fable d'un mariage antérieur à Naples : c'est un franc coquin, qui joint aux habitudes vicieuses d'un Dorante l'hypocrisie d'un Tartufe. Voyant le timide Florinde, étudiant de Bologne, courtiser Rosaure, l'une des filles 1 du docteur vénitien Ballanzoni, et multiplier, pour toucher son cœur, les sonnets, les cadeaux, les sérénades, l'imposteur fait si bien qu'on lui attribue tout le mérite de ces galanteries anonymes, et qu'on accueille avec empressement ce soupirant ingénieux, gentilhomme d'ailleurs, il le dit du moins. Est-il besoin d'ajouter qu'une démarche plus hardie du plaintif étudiant fait tout découvrir et que Lelio estchassé honteusement? Sa punition sera double : d'une part, il s'est déjà puni lui-même en rendant impossible par ses contes le mariage que lui o lirait son père, et qui devait précisément l'unir à Rosaure ; d'autre part, raillé et abandonné de tous, il est ressaisi par une étrangère qu'il a jadis séduite et qui saura se venger.
Lelio est-il Don Juan ? ou Tartufe ? ou tous les deux ensemble ? A coup sûr, il n'est plus Dorante. Le but moral que poursuit Goldoni est évident, et le dénouement suffirait à le mettre en lumière, si tant d'autres détails ne venaient concourir à l'impression d'ensemble : en etfet, le Menteur italien no fait autour de lui que des victimes ou des dupes; il vole son rival, corrompt son valet, trompe son père, et fait Irai fer de menteur le naïf personnage qui se fait, très sincèrement, l'écho de ses mensonges.
\Jn seul poète pouvait remettre à la scène le Menteur, sans être écrasé par un tel souvenir, et c'était Corneille lui-même. Or, il n'y a pas réussi, et, quoiqu'il ait essayé de nous peindre un autre Dorante, la postérité n'en connaît qu'un : c'est le Dorante du Menteur.
I. BoTanzonl a une autre fille, fiancée à Ootavio, gentilhomme do Padoue.