Deipois, le Théâtre sous Louis XIV
tante; nous sommes plus séduits qu'émus, et n'avons même pas. pour réveiller notre attention, cet intérêt vivant de l'actualité, qui devait passionner les contemporains ; car dans le Menteur, comme en plusieurs de ses pièces précédentes, Corneille ne dédaigne pas ce genre particulier d'intérêt1, et ce succès facile qui naît des allusions. Seulement, ici, nous ne sommes plus transportés, soit dans la Galerie du Palais, soit à la Place Royale ; c'est tout Paris, Paris transformé par la main puissante de Richelieu, qui étale à nos yeux ses splendeurs nouvelles : après les Tuileries, la Place Royale ; à coté du Pré aux Clercs, le Palais Cardinal.
Avouons pourtant que cet intérêt, bien affaibli pour nous, n'est que secondaire, et demandons-nous quel intérêt plus sérieux le domine. Or, l'intérêt dramatique pouvait naître ici d'une triple source : 1° des mensonges mêmes accumulés par Dorante: 2° de la passion que Dorante éprouve pour Clarice; 3° des mésaventures du menteur et de la leçon morale qui en sort. Nous n'hésitons pas à le dire, aucune de ces trois sources d'intérêt n'est épuisée par Corneille.
i° Les mensonges. — On a souvent comparé au Menteur de Corneille YEtourdi de Molière. Lélie ne ment-il pas comme Dorante, et, comme lui, ne s'embrouille-t-il pas dans ses mensonges? Mais Lélie est à la fois inférieur à Dorante pour les ressources de l'esprit, et supérieur par le caractère, que ne gâte aucune habitude vicieuse et invétérée. S'il ment, c'est par occasion, presque par nécessité, parce qu'il a besoin du mensonge pour satisfaire sa passion, et aussi parce que Mascarille l'emporte, bon gré mal gré, dans le tourbillon de sa verve endiablée. Dorante, au contraire, a toute la responsabilité de ses inventions fantaisistes; Cliton l'admire et le suit plutôt qu'il ne le conseille et qu'il ne le guide. Les deux pièces, plus remarquables par la gaieté du dialogue que par la rigueur de la composition, sont des comédies « à tiroir », et l'on ne voit point pourquoi la série des étourderies de Lélie ou des mensonges de Dorante s'arrête à tel point précis, au lieu de se prolonger indéfiniment. Mais, du moins, les étourderies de Lélie ont cet effet de le replonger sans cesse dans les embarras d'où Mascarille l'a fait sortir; elles se rattachent donc à l'action par un lien direct, bien qu'un peu lâche. On ne voit pas quel lien rattache à l'intrigue du Menteur certains mensonges tout à fait gratuits. Au fond, il n'y en a que deux, celui du faux mariage et celui de la fausse grossesse, qui n'en soient pas facilement séparables. Ceux du concert sur
1. La Galerie du Palais, la Place Royale, l'Illusion comique.
l'eau et du duel sont de purs hors-d'œuvre, d'agréables supertluités, dont l'intérêt, pour ainsi dire, est exclusivement littéraire.
2° La passion. — Si l'amour de Dorante pour Clarice était vif et sincère, il suffirait à relevez l'intérêt de la comédie. Mais quoi! Dorante nous l'apprend lui-même dès le début du premier acte : il arrive de Poitiers à Paris avec la résolution I bien rrêtée d'être amoureux de la première femme qu'il rencontrera; il est donc amoureux par système autant que par passe-temps. Clarice paraît ; son heureux faux pas lui vaut à l'instant une déclaration improvisée, dont Fardeur imprévue l'étonné à bon droit. C'est un amour de tête bien plutôt que de cœur : l'imagination seule l'a fait naître, l'imagination seule le soutient. Quelle sympathie, dès lors, peut éveiller en nous , quelle inquiétude peut nous inspirer ce caprice? Nous sommes rassurés d'avance sur le résultat de cette intrigue, on pourrait dire de ce jeu d'esprit; les succès seront bien accueillis de Dorante, mais sans fiévreux enthousiasme ; les déceptions lui blesseront l'épidémie, sans pénétrer jusqu'à l'âme; son orgueil juvénile se réjouira des uns, soutfrira des autres; car c'est l'orgueil qui est en jeu, et Dorante n'est pas un mélancolique. Le plaisir que lui donne cette aventure l'occupe, le trouble parfois, jamais ne l'égaré ; il reste maître de lui; la preuve qu'il ne se laisse pas envahir tout entier par cet amour, c'est qu'il observe froidement les personnes et juge avec impartialité de leurs mérites; c'est qu'après avoir été charmé par Clarice, il est charmé par Lucrèce. Il est vrai que le bon Corneille n'avait trouvé que ce moyen pour nous préparer au dénouement; mais le dénouement n'en reste pas moins pénible. De deux choses l'une, en effet : ou Dorante aime vraiment Clarice, et, en ce cas, rien n'est plus douloureux, plus désagréable à la pensée, que le quiproquo d'où sort cet autre mariage inattendu ; ou il ne l'a jamais aimée dans l'âme, et que dire alors de la froide comédie où il a joué son rôle? Sans doute, Dorante reste séduisant, malgré tout, à nos yeux, parce qu'il est jeune, spirituel, naïvement audacieux, prêt à toutes les belles folies, parce que, n'aimant pas vraiment, il croit aimer, parce qu'il marche eu aventureux conquérant vers l'avenir qui lui sourit. L'impression d'ensemble reste pourtant équivoque. Ajoutez que cei amour, déjà froid par lui-même, est encore refroidi par les subtilités ou les fadeurs de la galanterie contemporaine. Geoffroy dit un peu rudement1 : « Les deux femmes sont tout
Cours de littérature dramali'jue, 1" pMMÎdpr au X.
e qu'il y a de plus insipide au théâtre. » Bornons-nous à lire que ces gracieuses figures sont un peu effacées, et que 'intérêt de la pièce ne saurait être de ce côté.
3° La leçon morale. — Le même Geoffroy, si dur pour Varice et Lucrèce, trouve fort moral le dénouement du menteur; d'autres observent, au contraire, que Dorante, non euleinent n'est pas corrigé, mais n'est même pas puni, puis- [u'il penche vers Lucrèce précisément à l'heure où Lucrèce va ui être donnée, et qu'il la reçoit de bonne grâce, sans que )ersonne s'aperçoive de sa déception, d'ailleurs fort peu :ruelle. Mais un poème dramatique n'a rien à prouver, n'a >ersonne à convertir. Est-il vrai, vivant, humain ? Cela suffit. Corneille ne s'était même pas préoccupé de la question moale : « Il est hors de doute, dit-il, que c'est une habitude 'icieuse que de mentir ;' mais Dorante débite ses menteries tvec une telle présence d'esprit et tant de vivacité que cette mperfection a bonne grâce en sa personne, et fait confesser lux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont es sots ne sont point capables l ». C'est précisément, répondaient les censeurs rigoureux, parce que Dorante est séduisant, que son exemple est dangereux ; car nous devenons ses complices involontaires, et ne pouvons condamner qu'avec )eine un travers où se mêle tant d'esprit. Mais Corneille lurait raison contre les censeurs : il n'a pas en effet banni de ;a pièce toute leçon morale ; mais il a voulu que cette leçon evêtit elle-même la forme dramatique et empruntât son mtorité à l'autorité paternelle ; il l'a donc placée dans la Douche de Géronte, et l'a réservée pour la fin ; plus longtemps îlle se sera fait attendre, plus frappant sera le coup de iiéâtre. Il est vrai que, même après cette explosion, après et orage dans un ciel serein 2, Dorante se retrouvera menteur :omine devant. Mais, encore une fois, il ne faut point trop n vouloir à Corneille de n'avoir pas composé une comédie didactique.
Où donc est l'intérêt véritable? Il est tout entier dans la peinture de deux caractères, ceux de Dorante et de Géronte, près desquels apparaît, au second plan, celui de Cliton. Que ( l'intrigue se mêle heureusement à la peinture des caractères 3 », rien de moins contestable; mais le tableau vaut mieux encore que le cadre. Ce n'était point l'avis de Fonte-
i . Discours du poème dramatique.
2. M. Morlet, Etudes littéraires sur les classiques français. Ce n'est pas notre seul emprunt à cet excellent livre.