Acte II, se. v
absolue entre la scène de l'acte II et celle de l'acte V ; elles nous présentent seulement deux aspects divers d'un même caractère. Le vieillard qui, sans consulter son fils, demande pour lui la main de Clarice, qui, sans se préoccuper de la lui taire connaître d'abord, lui annonce que « l'affaire est conclue », qui n'accepte pas ses objections et le somme d'obéir, n'est pas un père si avili ni si ridicule. Si pourtant il est dupe des inventions de son fils, faut-il tant s'en étonner? De plus défiants, de plus clairvoyants que lui se laisseraient prendre à l'air de vraisemblance, à la sincérité apparente de ces mensonges ingénieux. 11 est vrai que son aveuglement va bien loin et se prolonge bien longtemps ; on ne comprend guère, par exemple, qu'il se plaise à vanter la « sagesse » de sa bru imaginaire, que les réponses embarrassées ou contradictoires de son fils, les effarements de Gliton ne lui ouvrent pas enfin les yeux. Mais ce qui l'aveugle, ce n'est point la simplicité poussée jusqu'à la sottise, c'est l'amour paternel poussé jusqu'à la passion pour ce fils unique en qui il se voit revivre, qui perpétuera sa race et son nom. Plus est absolu cet amour, plus est naïvement chaleureuse l'explosion de sa joie, lorsqu'il salue d'avance la venue du petit-fils qu'on lui promet, plus naturelle aussi et plus pathétique sera l'explosion de sa douleur indignée, quand il comprendra que Dorante s'est joué de ses sentiments les plus chers. C'est dans la profondeur de sa tendresse outragée, de ses espérances profanées qu'il puisera la mâle noblesse de son éloquence. Il n'aura qu'à se redresser pour s'élever sans effort, du rang des Chrêmes ou des Micion de la comédie latine, au niveau des grands vieillards cornéliens.
Cette brusque apostrophe : « Êtes-vous gentilhomme ? » vaut le mot de don Diègue : « Rodrigue, as-tu du cœur? » C'est le même appel fait au sentiment de l'honneur. Et voyez comme Géronte, vieux gentilhomme, ressent la honte de son fils, et de quel ton il la lui reproche, répétant plusieurs fois à dessein les mots qui sont les plus cruels à entendre pour un homme d'honneur, les mots de lâche et de menteur ; si bien que, s'irritant de ses défis injurieux et oubliant presque que c'est son père qui lui parle, Dorante s'écrie avec colère et prêt à répondre à l'insulte : « Je ne suis plus gentilhomme, moi ! » Mais ce cri de fierté n'apaise pas le vieillard, et il reprend avec l'autorité d'un père :
Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature.
Bientôt pourtant, après ces premiers cris de l'honneur
outragé, déroute reprend le ton du père affectueux et indulgenl, d'anlant plus affligé des fourberies de son fils qu'il l'avait traité avec plus de douceur: ne lui avait-il pas pardonné son prétendu mariage clandestin ? et c'est par un mensonge qu'il a reconnu sa tendresse ! Ainsi toujours, dans Géronte comme dans don Diègue et dans le vieil Horace, l'amour paternel se montre mêlé de tendresse et de fermeté, de force et de faiblesse, tel qu'il est enfin ; mais, dans ce mélange, Corneille a toujours soin de soumettre le sentiment faible au sentiment fort, la tendresse au devoir, et la loi morale reste supérieure à l'homme, dont elle contient le cœur sans l'étouffer. 11 y a entre Géronte et don Diègue ou le vieil Horace les différences qui séparent les personnages tragiques des personnages comiques ; mais c'est le même fond de sentiments et d'idées *. »
Nous n'ajouterons rien à ce jugement; mais il nous sera permis de regretter que l'admirable réprimande de Géronte ne soit pas plus efficace. Non seulement Dorante ne se corrige pas, et recommence à mentir; mais il ne se montre, ni attendri par les plaintes de son père, ni effrayé par ses menaces. Le trait le plus fâcheux de ce caractère, si séduisant par d'autres côtés, c'est assurément cette sécheresse de cœur, ce défaut trop visible d'affection confiante envers un père si affectueux. Loin de regretter les impostures auxquelles il S4 voit parfois réduit, Dorante prend un plaisir cruel à berner celui qu'il appelle « le bonhomme2». Il évite sa présence, ou, quand il ne peut l'éviter, l'accueille avec une dureté qui nous est vraiment pénible :
GÉRONTE
Je vous cherchais, Doranie.
dorante, à part.
Je ne vous cherchais pas, moi. Que mal à propos
Son abord importun vient troubler mon repos!
Et qu'un père incommode un homme * 1 » * mOD âge*!
C'est le cri égoïste de la jeunesse impatiente du frein, le cri de Ladislas importuné par les graves remontrances de son père :
Que la vieillesse souffre et fait souffrir autrui 4I