Illusion comique
près muet. On n'en pourrait dire autant d'Aronte, valet de Lj'sandre, dans la Galerie du Palais : il est vaniteux, intrigant, avide, et trahit le maître qui se laisse conduire par ses conseils. Cliton n'a ni le dévouement silencieux de l'un, ni la friponnerie de l'autre : il sert fidèlement son maître, mais à condition de le pouvoir railler de temps en temps. On l'a dit avec raison f, ce « menteur goguenard » n'appartient pas à la famille des Scapin, des Crispin, des Frontin ; il frappe des proverbes, comme Sancho, dont il a le bon sens, avec plus de finesse; son caractère est un curieux mélange de naïveté et de malice, d'expérience sceptique et de crédulité, comme son langage est un mélange d'ironie piquante et de trivialité brutale. Comment est-il à la fois un mentor si judicieux et une dupe si facile ? Comment concilier son admiration inquiète pour le génie d'invention de son maître avec les étranges libertés de parole qu'il ne s'interdit pas? De tous ces contrastes pourtant se compose une figure originale et vivante. Le mérite de cette création est d'autant plus grand que Corneille, en la concevant, se privait volontairement d'un élément essentiel de l'ancienne comédie. Plus de ces fourberies équivoques, mais réjouissantes, des valets italiens, qui déridaient les plus sévères : Cliton ne ment pas lui-même, à proprement parler, ou, du moins, n'ost menteur que par ricochet ; il s'efforce même d'arrêter le torrent des mensonges de son maître, et ne lui épargne pas les remontrances ; au lieu d'être son complice, il est son précepteur de morale, bien qu'il lui prêche et nous prêche une morale fort peu relevée. Eh bien, ce valet sermonneur, qui semblait devoir être ennuyeux et froid, est la gaieté de la pièce : il n a même pas besoin d'ouvrir la bouche: sa pantomime expressive suffit à nous égayer : les mille jeux de physionomie où se traduisent tour à tour sa surprise et son impatience, son ironie et son dépit, soulignent d'un trait plaisant les bonnes fortunes ou les mésaventures de Dorante. C'est un gracioso, mais un gracioso gaulois, qui manque parfois de délicatesse, qui ne manque jamais d'esprit.
Il serait donc exagéré de prétendre que, sauf Géronte, tous les autres personnages sont éclipsés par le Menteur et ne sont guère que les auditeurs de ses contes. Mais il est certain que les deux figures de Dorante et de Géronte occupent seules le premier plan. Ce n'est point uniquement la séduction de l'antithèse qui a décidé Corneille à les opposer l'une à l'autre. Depuis longtemps, il s'était fait une idée particulière des
1. H. Merlet, Etudes littéraire? sur les classiques français.
rapports entre les pères et les enfants. Don Diègue et le vieil Horace nous disent assez quelle haute idée Corneille se fait de la majesté paternelle ; mais un père de comédie ne peut marcher leur égal. De tout temps et dans les théâtres de tous les pays, les Géronte ont été bafoués par les Dorante, les vieillards par les jeunes gens. Comment donc unir en eux la dignité du père et la crédule complaisance de la dupe ? Corneille, toujours un peu gauche dans la peinture des nuances, avait plusieurs fois déjà essayé de résoudre le problème ; mais le plus souvent il avait versé, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Voyez Pleirante, père de Célidée ; on imaginerait avec peine un père plus indulgent : ne permet-il pas à sa fille d'aimer en paix Lysandre ? Ne pousse-t-il pas la discrétion jusqu'à se retirer quand paraît le valet chargé d'un message amoureux :
Ma fille, adieu : les yeux d'un homme de mon âge Peut être empêcheraient la moitié du message1.
Est-ce bien le même homme que nous verrons bientôt res saisir ses droits oubliés, et commander à sa fille d'épouse» Lysandre? Tel autre, comme Géraste, parti de l'indulgence, aboutira bien vite au despotisme, il aura une volonté et saura l'imposer :
Et, pour toute raison, il suffit que je veux 2.
C'est aussi la seule raison que daigne donner à sa fille en larmes le Géronte de l'Illusion comique pour la déterminer à épouser Adraste :
Ne me répliquez pas quand j'ai dit : Je le veux !
Moins dur, le Géronte du Menteur sera-t-il donc moins impérieux? Mais lui aussi n'impose-t-il pas Clarice à Dorante? lui aussi ne s'écrie-t-il pas, en face de ses hésitations bien naturelles :
Fais ce que je t'ordonne... En un mot, je le veux *.
On oublie trop ce premier trait de caractère, lorsqu'on accuse Géronte de passer- sans transition de l'extrême faiblesse à l'extrême sévérité. Sans doute la transition n'est point adroitement ménagée ; mais il n'v a point de contradiction
\. Cul crw du Palais.