LA SUITE DU MENTEUR
Si l'on s'en rapportait au titre et aux apparences, la Suite du Meilleur, représentée vers la fin de 1643, serait la continuation logique de la pièce qu'elle suppose et dont elle renouvelle en vingt endroits les souvenirs encore présents. Corneille prend
\, Geoffroy, Court de littérature dramatique, Ier messidor on X. ï. Rotron, Cléagénor et Dorietée, Acte Iv, se. m.
visiblement plaisir à nous renvoyer au chef-d'œuvre dont le succès incontesté lui semble garant d'un succès nouveau : qu'on en jupe par ces allusions ironiques que se permet Clilon, cet éternel valet du menteur éternel :
N'avons-nous point ici des guerres d'Allemagne?... Votre hymen de Poitiers n'en fut pas mieux fourni (de
[circonstances), Et le cheval surtout vaut, en cette rencontre, Le pistolet ensemble et l'épée et la montre... Votre amour va toujours d'un étrange caprice : Dès l'abord, autrefois vous aimâtes Clarice...
Oui, monsieur, et j'en jure
Par le dieu des menteurs, dont il est créature, Et, s'il vous faut encore un serment plus nouveau, Par l'hymen de Poitiers et le festin sur l'eau... Ces fenêtres toujours vous ont porté malheur : Vous y prîtes jadis Clarice pour Lucrèce (1).
Mais le passage le plus curieux à coup sûr de la Suite du Menteur, c'est celui où le poète nous apporte lui-même le témoignage complaisant de son triomphe. Le morceau vaut la peine d'être cité tout entier, tant il abonde'en renseignements précieux et d'un tour si personnel. Cliton y reproche plaisamment à son maître d'avoir divulgué un nom plus décrié que la fausse monnaie :
Mon nom? — Oui, dans Paris, en langage commun,
Dorante et le Menteur à présent ce n'est qu'un,
Et vous y possédez ce haut degré de gloire
Qu'en une comédie on a mis votre histoire.
— En une comédie? — Et si naïvement
Que j'ai cru, la voyant, voir un enchantement.
On y voit un Dorante avec votre visage ;
On le prendrait pour vous : il a votre air, votre âge,
Vos yeux, votre action, votre maigre embonpoint,
Et paraît, comme vous, adroit au dernier point.
Comme à l'événement j'ai part à la peinture :
Après votre portrait, on produit ma ligure.
Le héros de la farce, un certain Jodelet,
Fait marcher après vous votre digne valet;
Il a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole,
Et nous avons tous deux appris en même école :
C'est l'original même, il vaut ce que je vaux;
Si quelque autre s'en mêle, on peut s'inscrire en faux,
Et tout autre que lui, dans cette comédie,
N'en fera jamais voir qu'une fausse copie.
Pour Clarice et Lucrèce, elles en ont quelque air;
{.Suite du Menteur, I, i; I, m; II, iv; IV, vm.
Philiste avec Alcippe y vient vous accorder; Votre feu père même est joué sous le masque.
— Celte pièce doit être et plaisante et fantasque. Mais son nom? — Votre nom de guerre, le Menteur.
— Les vers en sont-ils bous? fait-on cas de l'auteur?
— La pièce a réussi, quoique faible de style,
Et d'un nouveau proverbe elle enrichit la ville;
De sur e qu'aujourd'hui presque en tous les quartiers
On dit, quand quelqu'un meut, qu'il revient de Poitiers.
Et pour moi, c'est bien pis, je n'ose plus paraître.
Ce maraud de farceur m'a fait si bien connaître
Que les petits enfauts, sitôt qu'on m'aperçoit,
Me coureut dans la rue et me montrent au doigt;
Et chacun rit de voir les courtauds de boutique,
Grossissant à l'envi leur chienne de musique,
Se rompre le gosier, dans cette belle humeur,
A crier après moi : « Le valet du menteur! * »
On aura remarqué l'étrange critique que Corneille fait de sa propre pièce. C'est par le style surtout que le Menteur nous paraît un chef-d'œuvre; c'est par le style qu'il pèche, aux yeux de son auteur. Faut-il suspecter lasincérité decelaveu? Mais Corneille le reproduit dans Y Examen placé en tête de la Suite du Menteur, mieux écrite, à l'en croire, que la comédie qu'elle continue. On ne saurait admettre sans réserve un tel parallèle. D'autre part, si le poète, avec un naïf orgueil, reconnaît que cette pièce « faible de style » a réussi pourtant, il exagère vraiment la modestie quand il attribue la meilleure part de son succès au talent des acteurs qui ont interprété sa pièce, quand il fait de l'un d'entre eux, Jodelet, un éloge capable de décourager à jamais les Clitons modernes. Il parait bien que le rôle de Cliton, tenu par Jodelet, fut un des grands attraits de ce spectacle, si digne d'ailleurs de pilaire par d'autres côtés aux délicats. Pour faire rire, Jodelet n'avait qu'à paraître ; tout en lui divertissait la foule :
Le ton de voix est rare aussi bien que le nez.
Est-ce ce même Jodelet qui, comme l'a conjecturé M. Marlv- Laveaux, aurait décidé Corneille à prolonger un succès l'ruco'mix en faisant remonter Cliton sur la scène où il était si bien accueilli ? 11 n'esl pas besoin de le conjecturer : Corneille, pressé d'argent, à L'heure où d'interminables romans trou vaieirt en France d'infatigables Lecteurs, put songer de luimême à introduire en France celte mode des « suites, »> qui, comme sa pièce nouvelle, lui venait d'Espagne.
i. Ibid., F, i.
C'est d'une charmante comédie de Lope de Vega, Amarsin saler à quien (Aimer sans savoir qui l'on aime), que Corneille a imité la Suite du Menteur. Une analyse comparative nous permettra de faire dans cette imitation la part de l'originalité.
ACTE I. Pris à ses propres mensonges, et réduit à épouser Lucrèce, l'insouciant Dorante ne peut surmonter l'hori eur que lui inspire l'asservissement du mariage; à la veille de l'union projetée, il s'enfuit et parcourt l'Italie, en quête d'aventures nouvelles. Il en rencontre une, à son retour, mais autre sans doute qu'il ne la voudrait ; car c'est dans la « maison du roi », à Lyon, que Cliton revoit son maître prisonnier, après deux ans d'absence. Ce qui s'est passé dans ce long intervalle, nous le savons par Cliton : le vieux Géronte s'est offert pour épouser Lucrèce compromise; deux mois après, il est mort, et sa femme, aidée de ses parents, a mis sa maison au pillage. En revanche, Dorante instruit son valet des incidents romanesques dont il est à la fois la victime et le héros. Le hasard l'a rendu témoin d'un duel ; l'un des combattants s'est enfui, dérobant le cheval de Dorante, qui, demeuré près de l'autre blessé à mort, est pris pour le meurtrier, et arrêté. Défiant d'abord et pour cause, Cliton songe aux moyens de tirer son maître d'embarras; il entremêle ses réflexions d'épigrammes contre la vénalité des juges :
Vous êtes prisonnier et n'avez point d'argent; Vous serez criminel. — Je suis trop innocent.
— Ah! monsieur, sans argent est-il de l'innocence?
— Fort peu; mais dans ces murs Plnliste a pris naissance, Et, comme il est parent des premiers magistrats,
Soit d'argent, soit d'amis nous n'eu manquerons pas. J'ai su qu'il est en ville, et lui venais d'écrire Lorsqu'ici le concierge est venu t'introduire. Va lui porter ma lettre. — Avec un tel secours Vous serez innocent avant qu'il soit deux jours.
La soubrette Lyse arrive à point pour confirmer les espérances de Cliton: avec un tendre billet de sa maîtresse M disse, qui a vu passer Dorante enchaîné, elle apporte une bourse pleine de pistoles; dans son enthousiasme, Cliton s'écrie :
Vous serez innocent avant qu'il soit une heure.
Chez l'auteur espagnol, la situation est la même, et donJuan de Aguilar, prisonnier, n'est pas moins innocent que Dorante ; mais l'action s'engage avec plus de vivacité. Au lieu de longs récits, des faits, mis sous nos veux et devenus
palpables, pour ainsi dire : nous assistons au duel des deux gentilshommes de Tolède. Dès le début, l'esprit différent des théâtres se révèle.
ACTE II. — Quoi qu'il fasse, le Menteur revient à ses anciens mensonges; mais le motif qui les inspire est, cette fois, i généreux, et nous avons peine à retrouver le frivole Dorante d'autrefois en ce prisonnier volontaire, victime de sa propre i grandeur d'âme, qui se refuse à reconnaître en Cléandre le véritable meurtrier, aimant mieux paraître coupable d'un ■ crime que d'une indélicatesse. Cliton s'en étonne et s'écrie :
Vous mentirez toujours, monsieur, sur ma parole... Menteur vous voulez vivre et menteur vous mourrez.
Mais les reproches de Cliton sont ici beaucoup moins à leur place que dans le Menteur. Nous ne saurions nous y associer, car de tels mensonges sont des titres à notre estime. Il le faut avouer, en s'obstinant à joindre, par une soudure assez gauche, j deux pièces aussi absolument distinctes que celles d'Alarcon et de Lope de Vega, Corneille se créait à lui même d'inextricables embarras; car, au point de vue logique, dramatique même, la Suite du Menteur continue mal le Menteur : quoi de j commun entre l'habitude vicieuse de mentir pour mentir, et la noble dissimulation dont chacun de nous serait fier d'être | accusé? Il y a plus : à ne considérer que la nouvelle pièce, indépendamment de celle qui la précède, le caractère de Do- 1 rante ne semble guère mieux suivi : ce héros de l'honneur n'at-il pas commencé par abandonner, par voler Lucrèce, dont la dot l'a défrayé pendant son voyage d'Italie? Lope de Vega s'est épargné ces contradictions en n'envisageant que le côté généreux du mensonge par lequel son héros, don Juan de] Aguilar, sauve la vie au vrai meurtrier, don Fernand. L'intrigue amoureuse qu'il imagine est la même d'ailleurs que chez Corneille : sa Leonarda est bien proche parente de Mélisse, sœur de Cléandre. Mélisse est d'abord libérale envers Dorante par reconnaissance et par pitié; peu à peu un sentiment plus tendrei se fait jour dans son âme. Comment ne pas la comprendre?. Son unique adorateur, Philiste, est si respectueux et si froid! Puis, Lyse, que Cliton cajole à sa manière, assez peu délicate, i
comme Limon, le valet de don Juan, cajole la soubrette
espagnole, -— fait à sa maîtresse un portrait si séduisant de Dorante!
Il est riebe, et, de plu-, il demeure à Paris,
Où des datues, dit-on, est le vrai paradis;
Et, ce qui vaut bien mieux que toutes ces richesses, Les maris y sout bous et les femmes maîtresses.
Quant à Dorante, il est superflu de dire que sa passion éclate avec la soudaineté de la foudre. Dans le Menteur, il avait aimé lllarice à première vue; ici, il n'a même pas vu Mélisse; mais voici qu'il surprend son portrait entre les mains de Lyse; avec quelle ardeur il s'en saisit! avec quelle chaleur il refuse de le rendre! de quel air il le contemple, malgré les railleries de Cliton, qui n'a point tout à fait tort de le croire dupe d'une comédie concertée entre la maîtresse et la suivante; car, en remettant son portrait à Lyse, avec mission de le faire prendre par Dorante, Mélisse a dit :
S'il le rend, c'en est fait; s'il le retient, il m'aime.
ACTE III. — Toujours délicat, Dorante refuse de recevoir les remerciements de Cléandre qu'il a sauvé :
Entre les gens de cœur il suffit de se voir. Par un effort secret de quelque sympathie L'un à l'autre aussitôt un certain nœud les lie : Chacun d'eux sur son front porte écrit ce qu'il est, Et quand on lui ressemble, on prend son intérêt.
Par malheur, sa discrétion n'est pas égale à sa délicatesse : il ne peut s'empêcher de montrer le portrait de Mélisse L Cléandre, fort troublé d'y reconnaître sa sœur. Resté seul, en face de son valet, il adresse au portrait de celle qu'il aime des stances où la passion parle le langage un peu affecté de la galanterie contemporaine, et que Cliton, plus positif, parodie plaisamment. Ce troisième acte, d'ailleurs, est surtout romanesque et fait peu avancer l'action. L'on y voit Mélisse, déguisée en servante et cachant son visage sous une coiffe, accompagner Lyse à la prison, se découvrir à Dorante, quand celui-ci a refusé de rendre le portrait qu'on lui demande pour la forme, puis se voiler de nouveau quand l'importun Philiste vient annoncer que Dorante, innocenté par quatre témoignages décisifs, va être élargi. Pour la tirer d'embarras, celui-ci la fait passer pour unelingère de ses amies. De même, au deuxième acte, pour avoir le droit de garder le portrait de Mélisse, il a feint de vouloir le faire réparer par un orfèvre prisonnier tout à fait imaginaire. Voilà, comme l'observe Cliton, trois mensonges en peu de temps; mais qui n'excuserait des mensonges si véniels? Il en résulte que « le Menteur », loin de de s'aliéner nos sympathies, s'en rend de plus en plus digne, mais aussi que ses mensonges sont moins plaisants.
ACTE IV. — L'amour de Mélisse répond à l'amour de Dorante; elle en fait à Lyse une confidence demeurée célèbre par les vers où le poète proclame, une fois de plus, la fatalité de l'amour :
Une première vue, un moment d'entretien,
Vous fait ainsi tout croire pt ne douter de rien?
— Quand les ordres du Ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
Lyse, c'est uu accord bientôt fait que le nôtre.
Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir,
Sème l'intelligence avant que de se voir;
Il prépare si bien l'amant et la maîtresse
Que leur <àme, au seul nom, s'émeut et s'intéi esse.
On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment;
Tout ee qu'on s'entredit persuade aisément,
Et, sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles,
La foi semble courir au-devant des paroles.
Celte idée, familière à Corneille, à Rotrou et à leurs contemporains, Corneille l'a reprise plusieurs fois ensuite, en la revêtant d'expressions différentes :
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer1.
Au reste, les plus humbles personnages dissertent savamment sur ces m itières : la soubrette Lyse cite l'Astrée; à Cléandre, qui adresse des remontrances a sa sœur sur le don de son portrail, elle répond :
L'amour excuse tout dans un cœur enflammé, Et tout crime est léger, dont l'auteur est aimé.
Ici encore, nous rencontrons un vérilable lieu commun de la poésie d'alors : « L'amour rend tout permis, » a déjà dit Euphorbe à Maxime2, et avant lui les personnages de Rotrou répétaient sur tous les tons :
L'amour excuse tout...
Qui pëcbe par amour pèche légèrement.
L'amour l'ait tout commettre et fait tout excuser3.
Mélisse assigne donc, sans scrupule un rendez- vous à Dorante; par malheur, Phiiîste y suit Dorante, dont il ne soup-
). Rodogune, I, v. Voyoz aussi Tite et Bérénice, II, ».
*. Cinna, III, i.