‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 157 sur 420 · Ilotiou, Clorinde, IV, m; (Irisante, IV, m; Celic. V. m · texte numérisé non relu

Ilotiou, Clorinde, IV, m; (Irisante, IV, m; Celic. V. m

çonne pas l'amour, et c'est Philiste qu'elle entretient, sans le savoir, du haut de sa fenêtre. Mais l'ingénieux Cliton (moins naïf et plus utile à son maître que celui du Menteur) feint d'être attaqué par des malfaiteurs, et ses cris écartent Philiste, qui laisse la place libre à Dorante. Les amants s'expliquent; le fâcheux revient, trop tard, et, après son départ, Cliton, qu'un plâtras a arrêté dans sa course, raconte à son maître son stratagème.

ACTE V. — Sorti de prison, Dorante accepte l'hospitalité que lui offre Cléandre, et qui le rapproche de Mélisse. Cliton s'y sent déjà chez lui, et courtise la suivante, avec une galanterie, il est vrai, peu raffinée :

J'ai le goût fort grossier en matière de flamme.

Le contraste est complet entre la grossièreté du valet et la délicatesse exagérée du maître. Dorante est un raffiné d'honneur : délivré par Philiste, — du moins il le prétend, mais ne doit-il pas plutôt la liberté aux témoins qui ont déposé en sa faveur ? — il veut sacrifier à Philiste sa passion et celle de Mélisse. D'où vient ce revirement soudain? C'est que Philiste, dans son ignorance de ce qui se passe, a confié son secret à son rival et Fa prié de parler pour lui à celle qu'ils aiment tous deux. Il suffit : l'amour doit s'effacer devant l'amitié. En vain cette rupture le désespère; en vain Mélisse se répand en supplications. Il faut que Philiste lui-même intervienne pour le dégager de ce devoir imaginaire. L'intervention de Philiste est, il est vrai, déterminée par les francs aveux de Mélisse; encore se fait-elle attendre et s'enveloppet-elle de subtilités allégoriques. On sait que Corneille et les poètes de son temps aimaient les vers qui se répètent en forme de refrain; mais comment ne pas juger étrange ce refrain qui revient par trois fois dans la bouche de l'insignifiant Philiste :

Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir?

Et comment ne pas sourire, lorsque Philiste donne le mot de l'énigme :

On nomme une prison le nœud de l'hyménée?

En vérité, Mélisse et Dorante sont excusables de n'avoir pas compris d'abord. Cette lutte de délicatesse entre Dorante, l'amant aimé, et Philiste, l'amant sacrifié, n'est que médiocrement plaisante à la fin d'une comédie. Les deux rivaux s'y

montrent vraimenttrop vertueux pour être bien comiques. Chez LopedeVega, donJuandeAguilar, quidoitaussi laliberté à son ami don Luis, veut lui faire le moine sacrifice; mais il a quitté la maison de celle qu'il aime ; don Luis et Leonarda l'ont suivi et rejoint, et si don Luis ordonne à don Juan de rentrer dans sa « prison », c'est qu'il entend par là moins le cœur que la maison de Leonarda, d'où s'est enfui don Juan.

Tout flnit, comme d'ordinaire, par un mariage, sans qu'on puisse savoir si le menteur est définitivement corrigé, et Cliton renvoie le parterre satisfait :

Ceux qui sout las debout se peuvent aller seoir; Je vous donne en passant cet avis, et bonsoir !

En imitant l'auteur espagnol, Corneille n'a pu lui emprunter la liberté de ses allures. D'abord, en s'obstinant à donner une « suite » au Menteur, il avait d'avance enchaîné sa liberté; puis, la règle tyrannique des trois unités, tout récemment proclamée, sinon inventée, s'imposait à lui. A la vérité, il n'observe point l'unité de lieu dans toute sa rigueur : le même acte nous l'ait passer de la prison de Dorante à l'appartement de Mélisse. Mais l'unité de temps est respectée, non sans invraisemblance ; car on comprend mal que Dorante puisse traverser en un jour tant d'aventures diverses, qu'il soit emprisonné, délivré, aimé, épousé dans les vingt-quatre heures réglementaires.

Voltaire, si sévère d'ordinaire pour Corneille, écrit pourtant : « La Suite du Menteur ne réussit point. Serait-il permis de dire qu'avec quelques changements elle ferait plus d'etFet au théâtre que le Menteur même? » C'est exagérer peut-être: car c'est au souvenir toujours aimable du Menteur que la Suite doit son charme le plus piquant. Elle a de charmantes parties ; mais l'ensemble, malgré tout, demeure équivoque, et la peinture nouvelle du caractère de Dorante nous étonne plus qu'elle ne nous satisfait.

De nos jours, Andrieux a pris au sérieux le jugement de Voltaire, et, par deux fois, a tenté de remettre à la scène la Suite du Menteur, d'abord réduite à quatre actes, pour le théâtre Lou« vois, où elle réussit (26 germinal an XI, 1803), puis remaniée, rétablie dans ses cinq actes, et, représentée en 1 s i o sur le Théâtre de l'Impératrice, devenu depuis l'Odéon. Sous cotte dernière forme, elle s'intitulait : les Descendants du Menteur. Dans les trois premiers actes, Andrieux imitai! assez lidèlernent Corneille. Mais, «à partir du quatrième, Dorante, sorti de la prison, retourne à ses anciens mensonges. C'était essayer ia fusion impossible du Menteur et de la Suite du Menteur, deux

comédies qui s'excluaient l'une l'autre. Aucune de ces deux adaptations n'est restée au répertoire, et la pièce originale, en dépit du souhait de Voltaire, n'a pas été plus heureuse. De même, l'édition originale, publiée enl645 chez Augustin Courbé et Antoine de Sommaville, n'a été que fort rarement reproduite. A vrai dire, l'étude en est curieuse surtout par la comparaison qu'elle appelle, et c'est à ce titre qu'on a cru devoir l'analyser ici.

Monsieur1,

Je vous présente une pièce de théâtre d'un style si éloigné de ma dernière qu'on aura de la peine à croire qu'elles soient parties de la même main, dans le même hiver. Aussi les raisons qui m'ont obligé à y travailler ont été bien différentes. J'ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvaient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna, et leur montrer que j'en saurais bien retrouver la pompe, quand le sujet le pourrait souffrir; j'ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d'autres qui, suivant l'humeur des Français, aiment le changement, et, après tant de poèmes graves dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m'ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu'à les divertir. Dans le premier, j'ai voulu faire un essai de ce que pouvait la majesté du raisonnement et la force des vers, dénués de l'agrément du sujet; dans celui-ci, j'ai voulu tenter ce que pourrait l'agrément du sujet, dénué de la force des vers. Et d'ailleurs, étant obligé au genre comique de ma première réputation, je ne pouvais l'abandonner tout à fait sans quelque espèce d'ingratitude. Il est vrai que , comme alors je me hasardai à le quitter, je n'osai me fier à mes seules forces, et que, pour m'élever à la dignité du tragique, je pris l'appui du grand Sénèque, à qui j'empruntai tout ce qu'il avait donné de rare à sa. Médée : ainsi, quand je me suis résolu de passer du héroïque au naïf, je n'ai osé descendre de si haut sans m'assurer d'un guide et me suis laissé conduire au fameux Lope de Vega2, de peur de m'égarer dans les détours de tant d'inlrigues que fait notre Menteur. En un mot, ce n'est ici qu'uni' copie d'un excellent original qu'il a mis au jour sou3 le nom de l'i Verdad sospechosa ; et me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poêles ainsi qu'aux peintres, j'ai cru que, nonobstant la guerre des deux couronnes^ il m'était [tennis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de

i. Cette épitre ne se trouve que dans lei éditions antérieure! :'i 1880.

t. On verra cotte erreur rectifiée par Corneille lui-même dans son Examen.

commerce était un crime, il y a longtemps que je serais coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid, où je me suis aidé de don Gui 11 en de Castro, mais aussi pour Médée, dont je viens de parler, et pour Pompée même, où, pensant me fortifier du secours de deux Latins, j'ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain élant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux ; et soit qu'on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je m'en suis trouvé si bien que je n'ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez eux. Je crois que vous en serez d'avis, et ne m'en estimerez pas moins. Je suis, monsieur, votre très humble serviteur.

Corneille.

AU LECTEUR

Bien que cette comédie et celle qui la suit soient toutes doux de l'invention de Lope de Vega, je ne vous les donne point dans le même ordre que je vous ai donné le Cid et Pompée, dont en l'un vous avez vu les vers espagnols, et en l'autre les latins, que j'ai traduits ou imités de Guillen de Castro et de Lucain. Ce n'est pas que je n'aie ici emprunté beaucoup de choses de cet admirable original ; mais, comme j'ai entièrement dépassé les sujets pour les babiller à la française, vous trouveriez si peu de rapport entre l'espagnol et le français qu'au lieu de satisfaction vous n'en recevriez que de l'imporlunité.

Par exemple, tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d'Allemagne, où il se vante d'avoir été, l'Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu ; et ainsi de la plupart des autres incidents, qui, bien qu'ils soient imités de l'original, n'ont presque point de ressemblance avec lui pour les pensées, ni pour les termes qui les expriment. Je me contenterai donc de vous avouer que les sujets sont entièrement de lui, comme vous les trouverez dans la vingt et deuxième partie de ses comédies. Pour le reste, j'en ai pris tout ce qui s'est pu accommoder à notre usage; et s'il m'est permis de dire mon sentiment touchant une chose où j'ai si peu de part, je vous avouerai en même temps que l'invention de celle-ci me charme tellement que je ne trouve rien à mon gré qui lui soit comparable en ce genre, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes. Kilo est toute spirituelle depuis le commencement jusqu'à la (in, et les incidents si ustes et si gracieux qu'il faut être, à mon avis, de bien mauvaise humeur pour n'en approuver pas la conduite et n'en aimer pas la représentation.

.le me défierais peut-être de l'estime extraordinaire que j'ai pour ce poème, si je n'y étais confirmé par relie qu'en a faite un des premiers hommes de ce siècle, et qui non seulement est |c protecteur des savantes muscs dans la Hollande, mais. fait voir encore par sou propre exemple que les grâces «le la

poésie ne sont pas incompatibles avec les plus hauts emplois de la politique et les plus nobles fonctions d'un homme d'Etat.

AU LECTEUR 45

Je parle de M. de Zuylichem1, secrétaire des commandements de Msr le prince d'Orange. C'est lui que MM. Heinsius et Balzac ont pris comme pour arbitre de leur fameuse querelle2, puisqu'ils lui ont adressé l'un et l'autre leurs doctes dissertations, et qui n'a pas dédaigné de montrer au public l'état qu'il fait de cette comédie par deux épigrammes, l'un français et l'autre latin8, qu'il a mis au devant de l'impression qu'en ont faite les Elzeviers, à Lejden. Je vous les donne ici d'autant plus volontiers que, n'ayant pas l'honneur d'être connu de lui, son témoignage ne peut être suspect, et qu'on t'aura pas lieu de m'accuser de beaucoup de vanité pour en avoir fait parade, puisque toute la gloire qu'il m'y donne doit être attribuée au grand Lope de Vega, que peut-être il ne connaissait pas pour le premier auteur de cette merveille de théâtre.

1. Constantin Huyghens de Zuylichem, dont Corneille fait ici un si pompeux éloge, est le père du fameux astronome Christian Huyghens. Né à la Haye en 1516, il mourut fort âgé en 1687. L'importance de son rôle politique est exagérée par Corneille reconnaissant : nous savons seulement en effet qu'il fut secrétaire des commandements de Henri-Frédéric, prince d'Orange, puis de Guillaune II et de Guillaume III.

2. Cette querelle avait pour objet YHerodes infanticida, tragédie de Heinsius. Huyghens conseillait à Heinsius de ne pas répondre à la dissertation de Balzac; pourtant, la discussion dura plusieurs années et ût naître un grand nombre d'ouvrages. (Note de l'édition Régnier.)

3. Epijramme est aujourd'hui du genre féminin. — Latins ou français, les vers de il. de Zuylichem sont des plus médiocres, et nous n'avons pas cru devoir les reproduire ici.

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