ACTE II, SCÈNE III
Rougir! à quel propos?
ALCIPPE
Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots! 480
Mourir pour les entendre! Et qu'ont-ils de funeste?
ALCIPPE
Tu peux donc les ouïr et demander le reste? Ne saurais-tu rougir si je ne te dis tout?
Quoi, tout?
ALCIPPE
Tes passe-temps de l'un à l'autre bout.
Je meure en vos discours si je puis rien comprendre! 485
ALCIPPE
Quand je te veux parler, ton père va descendre; 11 t'en souvient alors: le tour est excellent! Mais pour passer la nuit auprès de ton galant...
Alcippe, êtes-vous fol?
ALCIPPE
Je n'ai plus lieu de l'être, A présent que le ciel me fait te mieux connaître. 490
Oui, pour passer la nuit en danses et festin, Être avec ton galant du soir jusqu'au matin (Je ne parle que d'hier), tu n'as point lors de père.
Rêvez-vous? raillez-vous? et quel est ce mystère?
ALCIPPE
Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret. 495
Choisis une autre fois un amant plus discret;
481. Funeste venant de funus, mort, correspond exactement à mortel : qu'ont-ils qui puisse faire mourir?
485. Je meure, sans que ; cette forme de serment était des plus usitées, et l'on en verra d'autres exemples aux vers 929 et 1620.
Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable. (Veuve, III, iv.)
Bien n'est pas négatif ici, et ne l'est point, en général, par lui-même. Son sens étymologique et propre est chose, res, et ce sens a été longtemps le sens essentiel. Dans notre vieille langue, on disait: une rien. Rien veut donc dire ici quelque chose, et, pour dire nulle chose, doit être accompagné de ne.
Ai-je rien à sauver, rien à perdre que vous? (Œdipe. 734.) Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui? (Tartufe. V, vil.)
489. Nous écrivons fol, comme dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, sauf celles de 1044. On disait fol et mol même devant une consonne, aussi bien que fou et mou
Lui-même il m'a tout dit.
Qui, lui-même?
ALCIPPK.
Dorante.
Dorante !
ALCIPPE
Continue, et fais bien l'ignorante.
CLARlCE.
Si je le vis jamais, et si je le connoi!...
ALCIPPE
Ne viens-je pas de voir son père avecque toi? 500
Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère, La nuit avec le fils, le jour avec le père!
Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.
ALCIPPE
Cette vieille amitié faisait votre entretien?
Tu te sens convaincue, et tu m'oses répondre! 505
Te faut-il quelque chose encor pour te confondre?
Alcippe, si je sais quel visage a le fils...
ALCIPPE
La nuit était fort noire alors que tu le vis.
Il ne t'a pas donné quatre chœurs de musique,
Une collation superbe et magnifique, 510
Six services de rang, douze plais à chacun?
Son entretien alors t'était fort importun?
Quand ses feux d'artifice éclairaient le rivage,
Tu n'eus pas le loisir de le voir au visage?
Tu n'as pas avec lui dansé jusques au jour? 515
Et tu ne l'as pas vu pour le moins au retour?
T'en ai-je dit assez? Rougis et meurs de honte!
Je ne rougirai point pour le récit d'un conte.
ALCIPPE
Quoi! je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux?
500. Toi rime ici avec connoi (aujourd'hui connais) comme, au vers 580, ami avec frémi. Dans les deux cas, l'.v finale disparaît, non point pour le? exigences
de la rime ; car cette orthographe est alors universellement adoptée. Kotrou, par
exemple, écrit connoi, voi, doi, prévoi, reçoi, aperçai, comme $ui, ri, rien.
503. De vieux temps, depuis longtemps, tournure fort rare, dont M. l.ittré che cet unique exemple.
fil!!. « Il semble que l'auteur espagnol n'ait pas tiré assez de parti du mensonge