Voyez plus loin l'Examen de Pompée
verte du complot provoque la défaite et la mort de Ptolomée et de ses ministres, punis à la fois pour avoir frappe Pompée et pour avoir voulu frapper César. Tout le reste nest qu accessoire. Esl-il vrai, d'ailleurs, que la seconde phase de 1 action soit si froide et que César ne coure aucun risque? Est-il vrai qu'on ne craigne pour personne et qu'on ne s'intéresse à personne? On craint pour César, qui peut seul venger Pompée et l'on s'intéresse à l'issue d'un complot qui, associant étroitement l'intérêt de César à l'intérêt de Cornélie, précipite le châtiment de leurs communs ennemis. Assurément, le complot n'est ici qu'un incident, tandis que, dans Cinna, il est toute la pièce ; mais dire, avec Voltaire, que « dans Cinna les mesures des conjurés sont bien prises », c est oublier qu'ils trouvent pourtant dans leurs rangs un traître, Maxime, dont ils ne pouvaient se défier. Comment les conjurés égyptiens se seraient-ils défiés de Cornélie, la prisonnière de César? Et comment César eût-il échappé à leurs coups, si Cornélie par un élan de générosité inattendu, n'avait tout dévoile ï Encore une fois, il ne faut pas grossir l'importance de cet épisode ; mais il fait corps avec le reste. m
Quelle pièce, dit-on, que celle dont le héros ne parait point sur la scène ! Il faut avouer — et Corneille l'avoue lui-même — qu'une telle pièce est assez « extraordinaire ». Auguste, héros visible de Cinna, ne paraît pas non plus dans le premier et dans le troisième acte, mais il domine les trois autres. Ici, au contraire, dès le second acte, la mort de Pompée nous est racontée. Mais qu'importe, si son grand nom remplit les deux premiers actes, si sa grande ombre plane sur les trois derniers? Au premier, en effet, on voit préparer sa mort; au second, on le voit mourir; au troisième, on le voit revivre en Cornélie. Cornélie, c'est encore Pompée, car c'est toujours la liberté romaine bravant la tyrannie ; c'est l'aristocratie romaine restée debout dans la défaite.
Corneille aimait à peindre ces personnages un peu abstraits en qui ^'incarnent des idées. Déjà il avait peint Emilie, cette autre incarnation de Rome républicaine, et qui a le caractère un peu viril, le stoïcisme un peu raide, le langage un peu déclamatoire de Cornélie ; toutes deux poursuivent la mort du tyran et toutes deux entendent s'en réserver à elles seules la gloire • mais Cornélie, jusqu'au bout, garde la tête haute en face de César. Les deux Horaces personnifient l'amour de la patrie comme Pompée et Cornélie l'amour de la liberté. Sophonisbe, Eryxe, Viriate, c'est Carthage, l'Afrique, 1 Espagne, menacées par Rome dans leur indépendance. Aux yeux des modernes, cette conception abstraite du drame paraîtra
froide; les contemporains de Corneille en étaient moins surpris, et Saint-Evremond voyait un mérite là où plus d'un aujourd'hui verrait un défaut : « De toutes les veuves qui ont jamais paru sur le théâtre, écrivait-il1, je n'aime à voir que la seule Cornélie, parce qu'au lieu de me faire imaginer des enfants sans père et une femme sans époux, mes sentiments tout romains rappellent dans mon esprit l'idée de l'ancienne Rome et du grand Pompée. »
M. Saint-Marc Girardin n'a guère fait que développer, en y ajoutant quelques réserves, l'opinion de Saint-Evremond : « Cornélie est une héroïne autant qu'une veuve. Vouée au culte d'une grande mémoire, et poursuivant partout la vengeance, non seulement de la mort, mais de ia défaite de Pompée, elle semble se souvenir plus du héros qui fut le rival de César que du mari qu'elle a perdu... Elle est le représentant et l'héritière d'une grande cause et d'un grand nom, plutôt encore qu'elle n'est une veuve patiente et fidèle... Voilà Cornélie, voilà la veuve telle que Corneille a voulu la représenter. Sa douleur s'unit à ses passions de parti. Pompée ne lui a pas laissé une mémoire à pleurer, mais un drapeau à soutenir. C'est par là que son amour conjugal s'efface, pour ainsi dire, dans les obligations mêmes qu'il lui impose 2. » Ainsi, tandis que nos dramaturges contemporains s'appliquent avant tout à saisir les traits individuels, à montrer les caractères sous tous leurs aspects, même fugitifs, même exceptionnels, à donner en un mot une physionomie personnelle à leurs héros, Corneille aime à s'élever au-dessus du particulier, à généraliser et à idéaliser tout, à peindre des types en qui vit une idée. 11 ne tenait qu'à lui de nous tracer un portrait plus individuel de Cornélie, car le portrait était tout fait chez Plutarque.
« Pompeius, retournant en la ville, espousa Cornelia, la fille de Metellus Scipion, non fille, ains de n'aguere demeurée veusve de Publius Crassus le fils, qui fut occis par les Parthes, auquel elle avoit esté marine la première fois. Ceste dame ;ivoit beaucoup de grâces pour attraire un homme à l'aimer, outre celles de sa beauté : car elle estoit honnestemciit exercitée aux lettres, bien apprinse à jouer de la lyre, el sçavante en la géométrie, et si prenoit plaisir à ouyr propos de La philosophie, non point en vain ny sans fruict; mais, qui plus est, elle n'estoit point pour tout cela ny fâcheuse, ny glorieuse, comme le deviennent ordinairement les jeunes
1. Dwètrtarion bur ta tragédie de Racine intitulée Alxandrbi lu Gaina (1666.) t. Baint-Marc Girardin, (Ours de littérature dramatique, 1\ ,
femmes qui ont ces parties et ces sciences-là. Davantage elle estoit fille d'un père auquel on n'eust sceu que reprendre ny quant à la noblesse de sa race, ny quant à l'honneur de sa vie. Toutefois les uns reprenoient en ce mariage que l'aage n'estoit point sortable, pour que ce Cornelia estoit jeune assez pour estre plutost mariée à son fils *. »
Où est cette jeune femme d'un vieux mari, cette musicienne et cette lettrée, belle sans coquetterie, instruite sans pédantisme ? Corneille nous l'a cachée; il n'a voulu nous laisser voir que la veuve de Pompée, que la fille des Scipions, que l'héritière des rancunes et de la dignité fîère du patriciat.
Cornélie ne serait-elle donc qu'une abstraction pure ? Au lieu de peindre une femme, le poète n'aurait-il réussi qu'à rendre sensible une idée ? Gardons-nous de le croire ; épargnons à Cornélie une comparaison peu équitable avec Andromaque, cette autre veuve célèbre, moins aitière, mais plus touchante. Andromaque, d'ailleurs, est mère autant que veuve ; Cornélie ne peut nous toucher que par son veuvage ; mais est-il vrai qu'héroïne avant tout, elle ne soit qu'un froid symbole et qu'il ne reste rien en elle de la femme ? Si nous ne haïssions ces sortes de formules, nous dirions volontiers qu'il faut distinguer en Cornélie trois personnes, l'héroïne, la veuve et la femme, celle-ci plus effacée. « L'héroïne domine la veuve, mais la veuve soutient l'héroïne. Ne nous y trompons point : Cornélie emprunte à son veuvage tout ce qui fait sa grandeur. Elle ne poursuit César qu'au nom de Pompée, au nom de son mari. Prêtez-lui d'autres sentiments, faites qu'elle soit seulement une héroïne de la guerre civile, et qu'elle songe plutôt à la république opprimée qu'à son mari vaincu, aussitôt l'héroïne nous déplaît, tant il y a encore de la veuve dans l'héroïne, quoi qu'en dise Saint-Evremond 2. » Si l'héroïne est au premier plan, c'est que la veuve de Pompée n'est pas une veuve ordinaire, pas plus que Pompée n'était un vulgaire mari ; les intérêts de la politique se confondent ici avec ceux de la famille, la défense de la liberté avec la vengeance de Pompée. Mais ce personnage serait bien peu dramatique s'il n'éveillait que l'admiration, s'il décourageait la sympathie. Ce serait sans doute un paradoxe de soutenir que Cornélie est femme autant qu'héroïne; chez elle, comme chez beaucoup des femmes de Corneille, l'étalage des sentiments héroïques fait un peu tort à la grâce féminine. Mais comment ne pas l'aimer, en l'admirant, cette matrone
1 ïPlutarrjue, Vie de Pompée, ch. 57.
î. Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique, IV, 65.
chaste et grave, qui, dans une situation si délicate, dans un milieu si indigne d'elle, passe, respectée de tous, à travers les crimes et les bassesses, qu'une crise soudaine exalte et ve au-dessus de son sexe en faisant d'elle un chef de parti, niais qui naguère se contentait d'être une femme honnête, aimante et modeste :
Et pudor, et probitas cas tique modestia vultus i.
Elle raisonne et déclame trop, qui le nie ? mais qui pourrait s'assurer de garder, en de telles circonstances, la pleine possession de soi-même ? Les plus charmantes héroïnes de Corneille, Chimène et Pauline, sont aussi des raisonneuses; mai^ quand les Yoit-on plaider, raffiner, ergoter même? précisément quand elles ont peur de paraître faibles et de se trahir, quand elles sont contraintes de garder une attitude et de jouer un rôle. Cornélie n'a-t-elle donc pas un rôle à jouer, une attitude à soutenir ? Elle est sincère assurément, et n'a pas besoin de s'échautfer à froid pour être émue et émouvante. Dès le début, elle est résolue à faire son devoir tout entier ; mais ne pas faillir à ce devoir est chose moins facile qu'elle se Tétait figuré. Elle s'attend à rencontrer un vainqueur implacable et cruel; elle rencontre une grande âme; la sienne en est surprise et troublée. Les menaces se fussent émoussées contre son stoïcisme, les supplices l'eussent trouvée prête, mais elle n'était point préparée à la générosité. Quel eifort elle doit faire sur elle-même pour ne point se laisser désarmer ! Elle s'exalte d'autant plus qu'elle sent sa conviction décroître, elle s'étourdit de grands mots; mais au fond de son àme germe et se développe lentement un sentiment d'admiration et d'estime qu'elle essaye en vain d'en arracher. A la surface, elle demeure froidement impassible; mais « le dedans n'est que trouble 2 », pour parler comme Corneille. Un grand combat se livre en elle, d'où elle sort victorieuse; mais alors même qu'elle jette à César son dernier défi avec son dernier adieu, elle ne peut s'empêcher d'estimer celui qu'elle voudrait seulement haïr. Voilà par où elle reste humaine.
Si le troisième acte est la rencontre de deux grandes âmes qui se reconnaissent et se rapprochent, sans pourtant s'unir; si dès lors il s'établit entre elles une sorte d'émulation de générosité; si César seul pouvait en agir ainsi avec Cornélie et
i. Lucain, Pharsale, VIII, v. 158.
I, Polyeucte, il, i.
Cornélie seule parler ainsi à César, la tragédie de Corneille ne compte pas moins de trois héros : Pompée, César et Cornélie. C'est déjà trop que l'admiration du spectateur et du lecteur puisse hésiter entre eux, et passer tour à tour, indécise, de l'un à l'autre. Il y a là un défaut de composition, ou plutôt de perspective, qu'il faut reconnaître : l'unité d'intérêt n'est pas entière là où le héros central ne se détache pas nettement sur le fond mouvant des personnages secondaires. On peut concevoir deux amants ou deux époux héroïques, Rodrigue et Chimène, Polyeucte et Pauline, parce qu'ils ne divisent pas l'attention, parce que nous les confondons dans la même sympathie et qu'ils grandissent parallèlement; on peut concevoir même deux personnages également héroïques, bien que de façon diverse, comme les Horaces, pourvu que leur héroïsme soit la double manifestation d'une même idée considérée sous un double aspect. C'est ainsi que Pompée, absent ou mort, mais toujours présent à notre pensée, ne fait qu'un avec Cornélie, vivante et agissante. Mais le caractère de César est précisément destiné à leur faire antithèse, et l'antithèse n'existe plus si César et Cornélie sont au même niveau.
Remarquons d'abord que cette multiplicité de héros n'effrayait point Corneille : près de Rodrigue il a placé don Diègue; près d'Horace, Curiace; près d'Auguste, Emilie; près de Polyeucte, Sévère ; près de Cléopâtre, Rodogune; près de Sertorius, Pompée et Viriate. Il lui semblait que l'admiration ne saurait être trop largement répandue. D'autre part, il comprenait que ce noble sentiment de l'admiration, pour n'être pas froid, a besoin de n'être pas égal et paisible ; le seul moyen de le rendre dramatique, c'est de l'accroître sans cesse par une progression continue, et de nous contraindre à nous élever toujours plus haut en nous peignant les personnages toujours supérieurs à eux-mêmes. Or ce crescendo dans l'admiration n'est pas possible sans une rivalité qui mette aux prises deux âmes au-dessus du commun. Qui rivalisera avec Cornélie ? ce ne sera point Pompée, dont la grande ombre seule domine les derniers actes; ce sera donc César. Logiquement, et si l'on restait dans le domaine des idées abstraites, César, personnification de la tyrannie victorieuse, devrait être aussi odieux que Cornélie est sublime ; mais Corneille est un poète dramatique, et ses personnages ne sont pas de pures entités ; il n'a pas à combiner des antithèses, mais à taire vivre des caractères. Porté, d'ailleurs, par sa conception du draine, à idéaliser ses personnages, il a fait pour César ce qu'il avait déjà faiL pour Auguste. Les esprits y étaient préparés : car le César qu'ils se représentaient était plutôt le César de la
légende historique que celui de l'histoire vraie. Saint-Evremond dira de César, à qui il sacrifie Alexandre : « On n'a guère vu en personne tant d'égalité dans la vie, tant de modération dans la fortune, tant de clémence dans les injures l. » C'est sous ces traits que Corneille a vu César et qu'il l'a peint, en ajoutant à ces qualités de modération et de sagesse une qualité plus haute, plus digne d'un héros de tragédie, la grandeur d'àme.
Ce n'est pas que l'homme et même le politique n'apparaissent pas en César. L'homme et le politique ont leurs faiblesses; pourquoi Corneille les aurait-il dissimulées? pourquoi lui reprocher, avec M. Saint-Marc Girardin, d'avoir trop suivi Lucain dans la défiance qu'il a des larmes de César et de leur sincérité ? N'est-il pas naturel, n'est-il pas nécessaire qu'un combat se livre aussi dans son âme, et qu'il n'atteigne pas du premier coup, sans effort, à la magnanimité ? Ce n est qu'après de longues hésitations qu'Auguste s'élève à la clémence ; longtemps il songe à se venger, et la vengeance paraît légitime. Est-elle donc moins dans la nature humaine, cette « maligne joie2 » que César a peine à étoutfer lorsqu'il voit la tête de son ennemi mort? 11 l'étouffé pourtant : à la joie succède l'indignation; que peut-on lui demander de plus ? Que cette indignation soit plus spontanée, qu'il y entre moins de calcul, que César se « tâte et s'étudie 3 » moins pour en ménager les effets? En ce cas, il n'y aurait point de lutte, partant plus d'intérêt dramatique : car l'intérêt est justement dans l'effort que fait César pour se dompter lui-même; si la générosité lui est si facile, elle ne nous touchera plus. Dès qu'il s'est vaincu, au contraire, il est grand. Quant à savoir s'il joue la comédie, si son apparente hauteur d'âme n'est que politique, c'est une question oiseuse que nous n'avons même pas à nous poser : peu nous importe que le César de l'histoire ait été un admirable acteur; le tyran hypocrite flétri par Lucain est oublié pour le César généreux et clément qu'exalte Cicéron lui-même dans le pro Marcello. Nous ne connaissons plus que le César de Corneille, celui qui s'impose à l'estime de Cornélie.
Par malheur, César n'est pas toujours en face de celte Cornélie dont le voisinage lui inspire une si noble émulation, car il y a une contagion de l'héroïsme. Le rival généreux de Pompée est aussi l'amant de Cléopàtre. C'est le côte faible do
i. Jugement s»r César et Alexawire.