ACTE IV, SCÈNE III
A moi, de votre cœur l'unique secrétaire,
A moi, de vos secrets le grand dépositaire ! 1170
Avec ces qualités j'avais lieu d'espérer
Qu'assez mal aisément je pourrais m'en parer.
DORANTE
Quoi ! mon combat te semble un conte imaginaire?
CLITOX.
Je croirai tout, monsieur, pour ne vous pas déplaire; Mais vous en contez tant, à toute lieure, en tous lieux, 1175 Qu'il faut bien de l'esprit avec vous, et bons yeux; "aure, juif, ou chrétien, vous n'épargnez personne.
DORANTE
Alcippe te surprend, sa guérison t'étonne?
L'état où je le mis était fort périlleux ;
Mais il est à présent des secrets merveilleux 1180
Ne t'a-t-on point parlé d'une source de vie
Que nomment nos guerriers poudre de sympathie?
L'étonnement et les reproches du valet sont encore un souvenir de l'espagnol :
Tambicn à mi me la pcqas,
Al secretario del aima!
« Vous me trompez aussi, moi, le secrétaire de votre âme ! »
1172. « Dans ces deux vers, que Cliton répète ici après les avoir dits à la fin du second acte, on peut remarquer qu'espérer ne se prenant jamais en mauvaise part ne peut pas servir de synonyme à craindre, et qu'ici l'expression n'est point juste. » (Voltaire.) Voltaire semble n'avoir pas senti que ces vers, comme les vers 703-704, sont ironiques. D'ailleurs, espérer signifiait d'abord, et signilie encore dans certaines provinces, attendre, s'attendre à. M. Littré cite cet exemple de Ronsard où espérer pourrait se traduire par craindre :
Ne jamais l'homme heureux n'espère De se voir tomber en meschef, SiDnn alors que la misère Déjà lui pend dessus le chef.
1175. Var. Mais vous en contez tant à toute neure, en tout lieu,
Que quiconque en échappe est bien aimé de Dieu ( 1644-1663.) Que pour en échapper' il faudrait de bons yeux (1664.)
1182. L'opinion générale, dit M. Marty-Laveaux, est que ce fut le chevalier Digby qui apporta en France ce prétendu remède. Il exposa ses principes devant l'Académie, dans un discours non daté, dont le privilège est du 21 décembre 1651, et une vive polémique s'engagea sur ce point; mais on voit qu'il était question beaucoup plus tôt de la poudre de sympathie. Déjà, en 1647, un traité spécial était publié à Paris sous ce titre: Nicolaï Papinii... de pulvere sympat/tico dissertatio, in-8". Nous pouvons remonter encore un peu plus haut; l'édition de 1044 de Y Abrégé chirurgical d'Honoré Lamy est augmentée d'un Discours de la poudre de sympathie par J. Sauvageon. Nous y trouvons un renseignement qui nous reporte tout juste au temps où Corneille fait parler Dorante: « Il faut savoir, dit l'auteur, qu'il y a quelque deux ou trois ans que cette poudre commença d'avoir cours en ce royaume, mais elle se donna ouvertement à connaître en l'année 1642 en l'armée de Roussillon. » La recette avait été achetée une cinquantaine de pistoles d'Espagne. Longtemps après (28 janvier 1685), madame de Sévigné, qui faisait usage de cette poudre,
On en voit tous les jours des effets étonnants.
Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants ; Et je n'ai point appris qu'elle eût tant d'efficace, 1185
Qu un homme que pour mort on laisse sur la place, Qu'on a de deux grands coups percé de part en part, Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.
La poudre que tu dis n'est que de la commune;
On n'en fait plus de cas; mais, Cliton, j'en sais une 1190
Qui rappelle sitôt des portes du trépas,
Qu'en moins d'un tournemain l'on ne s'en souvient pas,
Quiconque la sait faire a de grands avantages.
Donnez-m'en le secret, et je vous sers sans gages.
DORANTE
Je te le donnerais, et tu serais heureux; 1195
Mais le secret, consiste en quelques mots héhreux, Qui tous à prononcer sont si fort difficiles, Que ce serait pour toi des trésors inutiles.
jugeait que c'était là « un remède tout divin », mais son enthousiasme durait
{>eu. On l'appelait poudre de sympathie, parce que l'on prétendait guérir de loin a personne blessée en versant daus le sang sorti de sa blessure cette préparation de vitriol calciné au soleil.
1184. Sur le sens de du tout, voyez la note du vers 601.
1185. Efficace, pour efficacité, est resté célèbre par le fréquent emploi qu'on en a fait dans les querelles théologiques entre jésuites et jansénistes:
Si mes commandements ont trop peu d'efficace.
Ma rage pour le moin* me fera faire place. (Mcdce, 1373.)
Il est toujours tout juste et tout bon : mais sa grâce
Ne descend pas toujours avec même efficace. (Polycactc,30.)
1192. Var. Qu'en moins de fermer l'œil (1G4MG60.)
En moins d'un tournemain, et non d'un tour de main, comme on dit plutôt aujourd'hui. Saint-Simon emploie encore la locution en un tournemain pour en un moment, le temps de tourner la main.
1104. Chez Alarcon, Trifltan, à (rai don Garcia parle d'un charme magique
3 ni a ressuscité don Juan de Sosa, adresse la même prière à son maître et reçoit e lui la même réponse :
Seiior, mis servicios pai/a Con ensenarme esc cnsalmo.
— Esta en diceione» lirhraicaa, Y si iki tabet la lengua.
No hns dé saberpronunciarlat.
— y tu .iiiltesla .' -Qui hucnol Afcjar i/uc la castcllana:
iiaiihi aie» tanguas.
« Seigneur, payez mes services en m'enaeignant ce remède merveilleux. — Il consiste en parole* hébraïque*, et ta ne saurais les prononcer, si tu no connais point la langue.— Vous la savez donc? — Moi? A merveille, mieux que le castillan; je parle dix langues. »