ACTE IV, SCÈNE IX
LUCRÈCE
Dorante est un grand fourbe, et nous l'a fait connaître :
Mais, s'il continuait encore à m'en conter,
Peut-être avec le temps il me ferait douter. 1400
Si tu l'aimes, du moins, étant bien avertie, Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie.
LUCRÈCE
C'en est trop, et tu dois seulement présumer Que je penche à le croire, et non pas à l'aimer.
De le croire à l'aimer la distance est petite : 1405
Qui fait croire ses feux fait croire son mérite ; Ces deux points en amour se suivent de si près, Que qui se croit aimée aime bientôt après.
LUCRÈCE
La curiosité souvent dans quelques âmes
Produit le même etfet que produiraient des flammes. 1410
Je suis prête à te croire, afin de t'obliger.
SABINE
Vous me feriez ici toutes deux enrager.
Voyez qu'il est besoin de tout ce badinage !
Faites moins la sucrée, et changez de langage,
Ou vous n'en casserez, ma foi, que d'une dent. 1415
tant de sueur, et tant de travaux, et tant de crimes, et tant d'injustices, sans pouvoir arracher de la fortune, à laquelle tu te dévoues, qu'un misérable peutêtre! » (Bossuet, Sermon sur l'ambition, 2.)
1402. A ton fait, ù ce qu'il t'appartient ou te convient de faire, à ta conduite. — Fais bien ta partie, joue bien ton rôle. Clarice et Lucrèce, plus raisonneuses qu'aimantes, parlent trop souvent de rôle, de personnage, de jeu, de partie à jouer ou à faire. Aussi Voltaire a-t-il raison d'observer que ces scènes sont froides et d'en donner le motif: « Ni l'une ni l'autre n'a une vraie passion, ni un grand intérêt. »
1404. Var. — Que je suis pour le croire, et non pas pour l'aimer. (1G44-1G56.)
1409. Var. Lucrèce. — Si ie te disais donp qu'il va jusqu'à m'écrire, Que je tiens son billet, que j'ai voulu le lire? Clarice. — Sans craindre d'en trop dire ou d'en trop présumer, Je dirais que déjà tu vas jusqu'à l'aimer. Lucrèce. — La curiosité, etc. (1C44. in 4<>.)
1413. Voyez que, pour voyez comme ; comparez le vers 261.
1414. Faire la sucrée, c'est prendre des airs doucereux, hypocrites, soit de i modestie, soit d'innocence :
Elle fait la sucrée et vent passer pour prude. (Molière, Etourdi, III, n.)
Corneille disait de même, et fréquemment, faire le surpris, pour: jouer la surprise.
1415. « Façon de s'exprimer prise d'un ancien proverbe trivial et indigne d'être écrit, surtout envers. » (Voltaire.) Avec M. Godefroy. nous répondrons: «Pour-
LUCRÈCE
Laissons là cette folle, et dis-moi cependant,
Quand nous le vîmes hier dedans les Tuileries,
Qu'il te conta d'abord tant de galanteries,
Il fut, ou je me trompe, assez bien écouté.
Était-ce amour alors, ou curiosité? 1420
Curiosité pure, avec dessein de rire
De tous les compliments qu'il aurait pu me dire.
LUCRÈCE
re fais de ce billet même chose à mon tour;
*e l'ai pris, je l'ai lu, mais le tout sans amour :
Curiosité pure, avec dessein de rire 1425
De tous les compliments qu'il aurait pu m'écrire.
Ce sont deux que de lire, et d'avoir écouté;
L'un est grande faveur ; l'autre, civilité.
Mais trouves y ton compte, et j'en serai ravie :
En l'état où je suis, j'en parle sans envie. 1430
LUCRÈCE
Sabine lui dira que je l'ai déchiré.
Nul avantage ainsi n'en peut être tiré. Tu n'es que curieuse.
LUCRÈCE
Ajoute à ton exemple.
Soit. Mais il est saison que nous allions au temple.
quoi indigne, dans le style comique? » M. Marty-Laveaux, qui renvoie au Dictionnaire de Furetière, explique n'en casser que d'une dent par: ne pas manger de quelque choie, n'en pas avoir plein contentement, au propre, et, au figuré, ne pas obtenir ce qu'on souhaite, s'en passer. Mais, pas plus que M. Littré, il ne cite d'autre exemple de cette locution curieuse.
1417. « Ce vers prouve deux choses : d'abord que la pièce dure deux journées; ensuite que la scène a change, que le théâtre ne doit plus représenter les Tuileries, mais la place Royale. Il était, à la vérité, assez extraordinaire que ces dames se promenassent Si régulièrement dans un jardin, deux journée! de suite; mais il ne l'est pas moins qu'elles aient de si longues conférences dans une place. Au reste, la règle des vingt-quatre heures peut 1res bien subsister, la pièce commençant à six heures du soir, et Qnfss&nl le lendemain à la môme heurt1. » (Voltaire.) Ce qui préoccupait si fort Voltaire nous laisse uses indifférents; le reste s'explique par une convention toujours admise au théâtre,
1430. hllc y insiste trop pour nous persuader qu'elle dit vrai. Il y alà entre les deux jeunes filles, qui, toutes deux, an Fond, aiment Durante, une escarmouche piquante d'épigramnres et d'insinuations.
1434. Il est .saison iju<\ le moment est venu de. sorte de latinisme; saison, comme au vers 1580, Signifie temps opportun, moment favorable. — Au temple, à l'église. Corneille et la plupart de ses contemporains évitent de se servir des