‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 266 sur 420 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

Et vu, comme mon fils, les gens de ces quartiers ;

Ainsi vous me pouvez facilement apprendre 1445

Quelle est la famille et le bien de Pyrandre.

PHIL1STE

Quel est-il, ce Pyrandre?

GÉRONTE

Un de leurs citoyens, Noble, à ce qu'on m'a dit, mais un peu mal en biens.

PHI LISTE

Il n'est dans tout Poitiers bourgeois, ni gentilhomme,

Qui, si je m'en souviens, de la sorte se nomme. 1450

GÉRONTE

Vous le connaîtrez mieux peut-être à l'autre nom; Ce Pyrandre s'appelle autrement Armédon.

PHILISTE

Aussi peu l'un que l'autre.

GÉRONTE

Et le père d'Orphise, Cette rare beauté qu'en ces lieux même on prise? Vous connaissez le nom de cet objet charmant, 1455

Qui fait de ces cantons le plus digne ornement?

PHILISTE

Croyez que cette Orphise, Armédon et Pyrandre, Sont gens dont à Poitiers on ne peut rien apprendre.

1444. De ces quartiers, de ces pays ; le sens de ce mot était très étendu, et l'on en a vu deux exemples différents aux vers 32 et 615.

1447. Citoyens, pour concitoyens, latinisme. Bossuet a dit : « faire du bien à ses citoyens. (Disc, sur l'histoire universelle, II, vi.)

1448. Un peu mal en biens, peu pourvu de biens. Pascal a dit, par un tour analogue : « Vous voilà bien mal en preuves. » (Provinciales, XVI.)

1454. Var. Cette rare beauté qu'ici mêmes on prise ?

Vous connaîtrez le nom de cet objet charmant,

Qui de votre Poitiers est l'unique ornement. (1644-1656.)

On voit que Corneille a écrit tour à tour mêmes et même. Vaugelas prescrivait d'écrire mêmes avec un substantif singulier, et même avec un substantif pluriel. Corneille observe cette règle dans ce vers et dans cet autre de Polyeucte :

Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes

Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes. (838.)

M. Chassang, qui, dans sa Grammaire (page 240) cite cet exemple, avec d'autres exemples de Molière et de Boileau. observe qu'au xvn» siècle la différence entre même, adjectif (avec accord) et même, adverbe (sans accord) n'était pas encore très. bien établie, mais qu'en générai on mettait une s à mêmes employé adverbialement.

1456. Canton, portion de pays considérée à part du reste, non seulement n'avait pas le sens restreint que nous lui donnons aujourd'hui, mais entrait sans effort dans le style relevé : « Que l'homme étant revenu à soi considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce etnton détourné de la nature. » (Pascal, Pensées, I, îv.J

S'il vous faut sur ce point encor quelque garant...

GÉRONTE

En faveur de mon fils vous faites l'ignorant ; 14G0

Mais je ne sais que trop qu'il aime cette Orphise,

Et qu'après les douceurs d'une longue hantise

On l'a seul dans sa chambre avec elle trouvé;

Que par son pistolet un désordre arrivé

L'a forcé sur-le-champ d'épouser cette belle. 140a

Te sais tout; et, de plus, ma bonté paternelle

lia fait y consentir; et votre esprit discret

N'a plus d'occasion de m'en faire un secret.

PHILISTE

Quoi! Dorante a donc fait un secret mariage?

GÉRONTE

Et, comme je suis bon, je pardonne à son âge. 1470

1462. Hantise, action de hanter, de fréquenter, commerce familier. » La hantise fait l'amour. » (Froissart, II, m, 40.)

Isabelle pourrait perdre dans ces hantises

Les semences d'honneur qu'avec nous elle a prises.

(Molière, École des maris, I, 4.)

Ce mot avait déjà été employé par Corneille dans Y Argument de Mélitc et au vers 37 de la Veuve : « La douceur d'une longue hantise. » M. Marty-Laveaux ne l'a retrouvé dans aucune pièce postérieure au Menteur. Il en faut conclure que le terme a vieilli rapidement, bien que hantpr ait survécu.

1468. N'a plus d'occasion, n'a plus de protexte, de sujet. M. Godefroy cite, dans son Lexique, ce passade des Esprits de Larivey (II, m): Séoerin : « Hélas, Frontin, que j'ai peur! — Frontin: Vous en avez occasion. »

1469. Var. Armante. — Quelque envieux sans doute avec cette chimère

A voulu mettre mal le fils auprès du père:

Et l'histoire, les noms, tout nest qn'imnginé.

Pour tomber dans ce piège, il était trop bien né;

Il avait trop de sens ut trop de prévoyance.

A de si faux rapports donnez moins de croyance.

Géronte. — C'est ci; que toutefois, j'ai peine à concevoir;

Celui dont je le tiens disait le bien savoir,

Et je tenais la chose assez indifférente.

Mais dans votre Poitiers quel bruit avait Dorante?

Argante. — D'homme do cœur, d'esprit, adroit et résolu;

Il a passé partout pour ce qu'il a voulu.

Tout ce qu'on le blâmait (mais c'étaient tours d'école),

C'est qu'il faisait mal t»ûr de croire a sa parole,

Et qu'il se liait tant sur sa dextérité

Qu'il disait peu souvent deux mois de vérité.

Mais ceux qui le blâmaient excès. lient sa |euneS88;

Et, comme enfin ce n'est que mauvaise finesse, Et l'âge et, votre ex impie el vos enseignements Lui reroot bien quitter- ces divertissements. Faites qu'il s'en corrige avant que l'on le sache : Ils pourraient à son nom imprimer quelque tache.

Adieu : je \ais lever une lieuie à mon pièces.

Géronte. — Le ciel suivant mes vieux eu règle le succès ! (1GU-1G5G.)

Ainsi se termine cette scène, artificielle sans doute et mal rattachée au reste

de la pièce, mais dont l'esprit el le lour étaient si différents de ceux de La scelle que Corneille v a substituée, (ieronte y est désabuse plus complètement et avec plus de bienveillance; l'humiliation d'avouer sou aveuglement lui est épargnée.

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