‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 27 sur 420 · Acte II, se. i et m · texte numérisé non relu

Acte II, se. i et m

AU LECTEUR

Si je voulais faire ici ce que j'ai fait en mes derniers ourages, et te donner le texte ou l'abrégé des auteurs dont cette istoire est tirée, afin que tu pusses remarquer en quoi je m'en îrais écarté pour l'accommoder au théâtre, je ferais un vant-propos dix fois plus long que mon poème, et j'aurais à ipporter des livres entiers de presque tous ceux qui ont écrit histoire romaine. Je me contenterai de t'avertir que celui ont je me suis le plus servi est le poète Lucain, dont la lecîre m'a rendu si amoureux de la force de ses pensées et de i majesté de son raisonnement1, qu'afin d'en enrichir notre ingue, j'ai fait cet effort pour réduire en poème dramatique 3 qu'il a traité en épique. Tu trouveras ici cent ou deux cents grs traduits ou imités de lui. J'ai tâché de le suivre dans le 3ste, et de prendre son caractère quand son exemple m'a lanqué : si je suis demeuré bien loin derrière, tu en jugeras, ependant j'ai cru ne te déplaire pas, de te donner ici trois assages qui ne viennent pas mal à mon sujet. Le premier est u épitaphe2 de Pompée, prononcé par Gaton dans Lucain. es deux autres sont deux peintures de Pompée et de César, rées de Velleius Paterculus. Je les laisse en latin, de peur que ia traduction n'ôte trop de leur grâce et de leur force ; les âmes se les feront expliquer 3.

i. L'engouement pour Lucain était général au xvna siècle; on eh peut juger r l'emphase de la préface de Brébeuf : « La Pharsale a des beautés qui sont i-dessus de l'imitation, et cet auteur excellent a des raisonnements si bien p ussés des conceptions si hautes qu'il est bien malaisé de suivre de près un homme 'on ne peut pas aisément suivre de vue. »

2. Vaugelas et Ménage constatent que ce mot a les deux genres, mais qu'on iploie surtout le féminin, malgré l'étymologie, epitaphium.

Je n'ay plus qu'à mourir, mon Épitaphe est faict.

(Suite du Menteur, I, vr.)

3. Dans une lettre à Scudéry, relative au Cid, Balzac cite un jugement de nèque, et écrit : « Je vous le laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous îz bien entrepris une plus longue et plus difficile traduction. » Il est vrai que •taines dames lisaient et comprenaient le texte même, comme Mmes de Sévigné de Lafayette, élèves de Ménage.

EPITAPIIIUM POMPEII MAGNI

Cato, apud Lucantm, lib. IX (vers 190-214.)

Civis obit, inquit, multo majoribus impar

Nosse modum juris, sed in hoc tamen utilis sevo,

Cui non ulla fuit justi reverentia : salva

Libertate potens, et solus plèbe parata

Privatus servire sibi , rectorque senatus,

Sed regnantis erat. Nil be)li jure poposcit ;

Quœque dari voluit, voluit sibi posse negari.

Immodicas possedit opes, sed plura retentis

Intulit : invasit ferrum, sed ponere norat.

Prœtulit arma togae, sed pacem armatus amavit.

Juvil sumpta ducem, juvit dimissa potestas.

Casta domus, luxuque carens, corruptaque nunquam

Fortuna domini. Clarum et venerabile nomen

Gentibus, et multum nostrse quod proderat urbi.

Olim vera fides, Sulla Maribque recepfis,

Libertatis obit; Pompeio rébus adempto

Nunc et ficta périt. Non jam regnare pudebit ;

Nec color imperii, nec frons erit ulla senatus.

0 felix, cui summa dies fuit obvia victo,

Et cui quœrendos Pharium scelus oblulit enses!

Forsitan in soceri potuisset vivere regno.

Scire mori, sors prima viris; sed proxima cogi.

VA niihi, si fatis aliéna in jura venimus,

I)a talem, Fortuna, Jubam : non deprecor hosti

Servari, ilmn nie servet cervice recisa.

TCON POMPE1I MAGNI

Velleius Paterculus, lib. II (ch. xxix).

Fuit hic genitus matre Lucilia, stirpis senatoriœ, forma gxcellens, non ea qua ilos commendatur setatis, sed dignilate et constantia, quee in illam conveniens amplitudinem, fortunam quoque ejus ad ultimum vitse comitata est diem : inno- ;entia eximius, sanctitate prœcipuus , eloquentia médius ; potentise, qua? honoris causa ad eum deferretur, non ut ab eo Dccuparetur, cupidissimus; dux bello peritissimus ; civis in ;oga (nisi ubi vereretur ne quem haberet parem) modestissiinus, amicitiarum tenax, in offensis exorabilis,in reconcilianda *ratia fidelissimus, in accipienda satisfactione facillimus, potentia sua nunquam, aut raro ad impotentiam usus ; peene jmnium votorum expers *, nisi numeraretur inter maxima, n civitate libéra dominaque gentium, indignari, quum )mnes cives jure haberet pares, quemquam sequalem digniate conspicere.

IGON C. J. GiESARIS

Velleius Paterculus, lib. II (ch. lxi).

Hic, nobilissima Juliorum genitus familia, et, quod inter 3m nés antiquissimos constabat, ab A.nchise ac Venere cledu- ;ens genus, forma omnium civium excellentissimus, vigore inimi acerrimus, munificentia effusissimus, animo super lumanam et naturam et fîdem evectus, magnitudine cogitaionum, celeritate bellandi, patientia periculorum, magno illi Uexandro, sed sobrio, neque iracundo, simillimus ; qui denijue semper et somno et cibo in vitam, non in voluptatem Beretur.

1 V liante plus acceptable : vitiorum expers.

A bien considérer cette pièce, je ne crois pas qu'il y en aiti sur le théâtre où l'histoire soit plus conservée et plus falsifiée * tout ensemble. Elle est si connue, que je n'ai osé en changer les événements, mais il s'y en trouvera peu qui soient arri-i vés comme je les fais arriver. Je n'y ai ajouté que ce qui regarde Cornélie, qui semble s'y offrir d'elle-même, puisque, dans la vérité historique, elle était dans le même vaisseau que son mari lorsqu'il aborda en Egypte, qu'elle le vit des 1 cendre dans la barque où il fut assassiné à ses yeux par Sepi time, et qu'elle fut poursuivie sur mer par les ordres de Pton lomée. C'est ce qui m'a donné occasion de feindre qu'on l'atteignit et qu'elle fut ramenée devant César, bien que l'his-i toire n'en parle point. La diversité des lieux où les choses sa sont passées, et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la vérité historique, m'ont réduit à cette falsification pour les ramener dans l'unité de jour et de lieu. Pompée fut massacré devant les murs de Pelusium, qu'on appelle» aujourd'hui Damiette, et César prit terre à Alexandrie. Je n'ai nommé ni l'une ni l'autre ville, de peur que le nom de l'une n'arrêtât l'imagination de l'auditeur et ne lui fît remarquer, malgré lui, la fausseté de ce qui s'est passé ailleurs. Le lieu particulier est, comme dans Polyeucte, un grand vestibule tommun àtous les appartements du palais royal, el cette unité n'a rien que de vraisemblable, pourvu qu'on se détache de la rêrité historique. Le premier, le troisième et le quatrième acte y ont leur justesse manifeste : il y peut avoir quelque difficulté pour le second et le cinquième, dont Cléopàtre ouvre l'un et Cornélie l'autre. Elles sembleraient toutes deux avoir- plus de raison de parler dans leur appartement ; mais l'impatience de la curiosité féminine les en peu! faire sortir,!

1. Co mot, qu'on n'emploierait plus auj 'd'oui en parlant de soi-même, I

retrouve dans Héraclius,

l'une pour apprendre plus tôt les nouvelles de la mort de Pompée, ou par Achorée, quelle a envoyé en être témoin, ou par e premier qui entrera dans ce vestibule ; et l'autre pour en savoir du combat de César et des Romains contre Ptolomée ît les Egyptiens, pour empêcher que ce héros n'en aille ionner à Cléopâtre avant qu'à elle, et pour obtenir de lui i'autant plus tôt la permission de partir. En quoi on peut remarquer que, comme elle sait qu'il est amoureux de cette reine ît qu'elle peut douter qu'au retour de son combat, les trouvant ensemble, il ne lui fasse le premier compliment, le ;oin qu'elle a de conserver la dignité romaine lui fait prendre a parole la première, et obliger par là César à lui répondre ivant qu'il puisse rien dire à l'autre.

Pour le temps, il m'a fallu réduire en soulèvement tumuluaire une guerre qui n'a pu durer guère moins d'un an, misque Plutarque rapporte qu'incontinent après que César "ut parti d'Alexandrie, Cléopâtre accoucha de Césarion. }uand Pompée se présenta pour entrer en Egypte, cette )rincesse et le roi son frère avaient chacun leur armée prête i en venir aux mains l'une contre l'autre, et n'avaient garde linsi de loger dans le même palais. César, dans ses Commenaires, ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tête le Pompée lui fut présentée quand il arriva. C'est Plutarque ;t Lucain qui nous apprennent l'un et l'autre; mais ils ne ui font présenter cette tête que par un des ministres du roi, îommé Théodote, et non pas par le roi même, comme je l'ai ait.

Il y a quelque chose d'extraordinaire dans le titre de ce DOème, qui porte le nom d'un héros qui n'y parle point ; nais il ne laisse pas d'en être en quelque sorte le principal icteur, puisque sa mort, est la cause unique de tout ce qui .'y passe. J'ai justifié ailleurs l'unité d'action qui s'y rencontre >ar cette raison, que les événements y ont une telle dépenlance l'un de l'autre que la tragédie n'aurait pas été com- >lète si je ne l'eusse poussée jusqu'au terme où je la fais finir. ]'est à ce dessein que, dès le premier acte, je fais connaître la renue de César à qui la cour d'Egypte immole Pompée pour çagner les bonnes grâces du victorieux ; et ainsi il m'a fallu îécessairement faire voir quelle réception il ferait à leur âcbe et cruelle politique. J'ai avancé l'âge de Ptolomée afin m'il pût agir et que, portant le titre de roi, il tâchât d'en outenir le caractère. Bien que les historiens et le poète jucain * l'appellent communément rex puer, le roi enfant,

i. Pharsaîe, VJII, v. 537 ; X, v. 54.

il ne l'était pas à tel point qu'il ne fût en état d'épouser sa sœur Cléopàtre, comme l'avait ordonné son père. Ilirtius 1 dit qu'il était puer jam adulta œtate, et Lucain appelle Cléopàtre incestueuse, dans ce vers qu'il adresse à ce roi par apostrophe :

Incestœ sceptris cessure sororis 2 ;

soit qu'elle eût déjà contracté ce mariage incestueux, soit à cause qu'après la guerre d'Alexandrie et la mort de Ptolomée César la fit épouser à son jeune frère, qu'il rétablit dans le trône : d'où l'on peut tirer une conséquence infaillible, que, si le plus jeune des deux frères était en âge de se marier quand César partit d'Egypte, l'aîné en était capable quand il y arriva, puisqu'il n'y tarda pas plus d'un an.

Le caractère de Cléopàtre garde une ressemblance ennoblie par ce qu'on y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureuse que par ambition, et en sorte qu'elle semble n'avoir point d'amour qu'en tant qu'il peut servir à sa grandeur. Quoique la réputation qu'elle a laissée la fasse passer pour une femme lascive et abandonnée à ses plaisirs, et que Lucain, peut-être en haine de César, la nomme en quelque endroit meretrix regina 3, et fasse dire ailleurs à l'eunuque Photin, qui gouvernait sous le nom de son frère Ptolomée :

Quem non e nobis crédit Cleopatra nocentem, A quo casta fuit1* ?

je trouve qu'à bien examiner l'histoire, elle n'avait que de l'ambition sans amour, et que, par politique, elle se servait des avantages de sa beauté pour aifermir sa fortune. Cela paraît visible en ce que les historiens ne marquent point qu'elle se soit donnée qu'aux deux premiers hommes du monde, César et Antoine, et, qu'après la déroute de ce dernier,elle n'épargna aucun artifice pour engager Auguste dans

1. Il s'agit ici de cet Aulus Hirtius qui, lieutenant de César dans la guerre des Gaules, mail ennemi d'Antoine, périt dans la guerre de Modène avec son roi lègue de consulat, Pansa. On lui attribue sans certitude le De bello Alexandrino, le meilleur des livres qui font suite aux Commentaires. Suétone laisse la que» tion indécise.

t. Phanale, 1. VIII, v. Ma

.'{ <• N'>u> ae trouvons point cette expression dans I, m tin ; mais Cléopàtre est aïnsidésignée par Proporce (livre III, élégie xi, v, 39), et par Pline l'Ancien (livre l\. en. lvto). » — (Note de M. Marty-Laveaux.)

4 Phanale, X, 360 370.

la même passion qu'ils avaient eue pour elle, et fit voir qu'elle ne s'était attachée qu'à la haute puissance d'Antoine, et non pas à sa personne.

Pour le style, il est plus élevé en ce poème qu'en aucun des miens, et ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux que j'aie faits. La gloire n'en est pas toute à moi: j'ai traduit de Lucain tout ce que j'y ai trouvé de propre à mon sujet; et, comme je n'ai point fait de scrupule d'enrichir notre langue du pillage que j'ai pu faire chez lui, j'ai tâché, pour le reste, à entrer si bien dans sa manière de former ses pensées et de s'expliquer que ce qu'il m'a fallu y joindre du mien sentît son génie et ne fût pas indigne d'être pris pour un larcin que je lui eusse fait1. J'ai parlé, en l'examen de Polyeucte, de ce que je trouve à dire en la confidence que fait Gléopâtre à Charmion au second acte ; il ne me reste qu'un mot touchant les narrations d'Achorée, qui ont toujours passé pour fort belles : en quoi je ne veux pas aller contre le jugement du public, mais seulement faire remarquer de nouveau que celui qui les fait et les personnes qui les écoutent ont l'esprit assez tranquille pour avoir toute la patience qu'il y faut donner. Celle du troisième acte, qui est à mon gré la plus magnifique, a été accusée de n'être pas reçue par une personne digne de la recevoir; mais, bien que Charmion, qui l'écoute, ne soit qu'une domestique de Cléopâtre, qu'on peut toutefois prendre pour sa dame d'honneur, étant envoyée exprès par cette reine pour l'écouter, elle tient lieu de cette reine même, qui cependant montre un orgueil digne d'elle, d'attendre la visite de César dans sa chambre sans aller au-devant de lui. D'ailleurs, Gléopâtre eût rompu tout le reste de ce troisième acte si elle s'y fût montrée ; et il m'a fallu la cacher par adresse de théâtre, et trouver pour cela dans l'action un prétexte qui fût glorieux pour elle, et qui ne laissât point paraître le secret de l'art qui m'obligeait à l'empêcher de se produire.

1. Dans la préface de sa traduction, Brébeuf écrira : « Si je ne me sens pas

assez de génie pour le soutenir parfaitement dans les endroits où il s'est le plus

élevé, du moins je tâche en quelques façons de rehausser ceux qui tombent, et ce

, n'est pas faute desoins ni d'application si je ne suis quelquefois un peu plus fort

que lui dans les endroits où il est le plus faible. »

Page 1