REMERCIEMENT
Certes, dans la chaleur que le ciel nous inspire, Nos vers disent souvent plus qu'ils ne pensent dire, Et ce feu qui sans nous pousse les plus heureux 35
Ne nous explique pas tout ce qu'il fait par eux. Quand j'ai peint un Horace, un Auguste, un Pompée, Assez heureusement ma muse s'est trompée, Puisque, sans le savoir, avecque leur portrait Elle tirait du tien un admirable trait. 40
Leurs plus hautes vertus qu'étale mon ouvrage N'y font que prendre un rang pour former ton image. Quand j'aurai peint encor tous ces vieux conquérants, Les Scipions vainqueurs et les Catons mourants, Les Pauls, les Fabiens, alors de tous ensemble 45
On en verra sortir un tout qui te ressemble, Et l'on rassemblera de leurs pompeux débris Ton àme et ton courage, épars dans mes écrits.
Souffre donc que pour guide au travail qui me reste J'ajoute ton exemple à cette ardeur céleste, 50
Et que de tes vertus le portrait sans égal S'achève de ma main sur son original, Que j'étudie en toi ces sentiments illustres Qu'a conservés ton sang à travers tant de .lustres, Et que le ciel propice et les destins amis 55
De tes fameux Romains dans ton âme ont transmis. Alors de tes couleurs peignant leurs aventures, J'en porterai si haut les brillantes peintures Que ta Rome elle-même, admirant mes travaux, N'en reconnaîtra plus les vieux originaux, 80
Et se plaindra de moi de voir sur eux gravées Les vertus qu'à toi seule elle avait réservées, Cependant qu'à l'éclat de tes propres clartés Tu te reconnaîtras sous des noms empruntés.
Mais ne te lasse point d'illuminer mon âme, 65
Ni de prêter ta vie à conduire ma flamme, Et de ces grands soucis que tu prends pour mon roi Daigne encor quelquefois descendre jusqu'à moi. Délasse en mes écrits ta noble inquiétude,
Et tandis que sur elle appliquant mon étude, 70
J'emploierai pour te peindre et pour te divertir Les talents que le ciel m'a voulu départir, Beçois, avec les vœux de mon obéissance, Ces vers précipités par ma reconnaissance.
L'impatient transport de mon ressentiment 75
N'a pu pour les polir m'accorder un moment. S'ils ont moins de douceur, ils en ont plus de zèle : Leur rudesse est le sceau d'une ardeur plus fidèle, Et ta bonté verra dans leur témérité, Avec moins d'ornement, plus de sincérité.
A MONSEIGNEUR L'ÉMINENTISSI.ME