M. Brédif, Segrais, m vie et ses œuvivs
2. Défende de quelques pièces de tliédlrc de Corneille (1677). Éd. de M. Gidel, 8.;> 50.
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monde; il a fait prendre à la jeune reine le parti qu'exigeait d'elle la nécessité de ses affaires.
« Peut-être me direz-vous que ces crimes-là peuvent s'exécuter en Asie et ne se doivent pas représenter en France. Mais quelle raison vous oblige de refuser notre théâtre à une femme qui n'a fait que conseiller le crime pour son salut, et de l'accorder à ceux qui l'ont fait eux-mêmes sans aucun sujet? Pourquoi bannir de notre scène Rodogune et y recevoir avec î'pplaudissement Electre et Oreste ? Pourquoi Atrée y fera-t-il servir à Thyeste ses propres enfants dans un festin? Pourquoi Néron y fera-t-il empoisonner Britannicus? Pourquoi Ilérode, roi des Juifs, roi de ce peuple aimé de Dieu, fera-t-il mourir sa femme? Pourquoi Amurat fera-t-il étrangler Roxane et Bajazet ? Et venant des Juifs et des Turcs aux chrétiens, pourquoi Philippe II, ce prince si catholique, fera-t-il mourir don Carlos, sur un soupçon fort mal éclairci ? La nouvelle la plus agréable que nous ayons a renouvelé la mémoire d'une chose ensevelie et a produit une tragédie en Angleterre, dont le sujet a su plaire à tous les Anglais1. Rodogune, cette pauvre princesse opprimée, n'a pas demandé un crime pour un crime. Elle a demandé sa sûreté, qui ne pouvait s'établir que par un crime; mais un crime à l'égard d'un capucin, plus qu'à l'égard d'un ambassadeur 2, un crime dont Machiavel aurait fait une vertu politique et que li méchanceté de Cléopâtre peut faire passer pour une justice légitimement exercée.
« Une chose que vous trouviez fort à redire, monsieur, c'est qu'on ait rendu une jeune princesse capable d'une si forte résolution. Je ne sais pas bien son âge; mais je sais qu'elle était reine et qu'elle était veuve. Une de ces qualités suffît pour faire perdre le scrupule à une femme, à quelque âge que ce soit. Faites grâce, monsieur, faites grâce à Rodogune; le monde vous fournira de plus grands crimes que le sien, où vous pourri1/ faire un meilleur usage de la vertueuse haine que vous avez pour les méchantes actions. »
Est-il rien de plus léger et de plus ferme à la fois? C'est la délicatesse attique mise au service du bon sens français. Ainsi l'on appréciait Corneille à l'étranger. Un an avant ce plaidoyer de l'épicurien exilé, Corneille avait reçu de plus près et de plus
l. La nouvelle dont il l'agil est Don Carlos, par l'abbé do Saint-Réal; la
lie a été composée par Thomu Otway en n>~i'>. vj. BarillOfl était ambaleadeui extraurdiuairo do L'rauco uu Auglotorro.
haut un hommage qui lui alla au cœur. Sa vieillesse, un peu chagrine, en fut réjouie et réveillée; l'auteur de la fière Excuse à Ariste se retrouva tout entier dans les vers Au roi, sur Ci n na, Pompée, Horace, Serlorius, Œdipe, Rodogune j qu'il a fait représenter de suile devant lui à Versailles , en octobre 1676 :
Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter Que tu prennes plaisir à me ressusciter, Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace, Reviennent à la mode et retrouvent leur place, Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux N'ôte pas leur vieux lustre à mes premiers travaux ? Achève : les derniers n'ont rien qui dégénère, Rien qui les fasse croire enfanls d'un autre père; Ce sont des malheureux étouffés au berceau Qu'un seul de tes regards tirerait du tombeau. On voit Serlorius, OEdipe et Rodojune Rétablis par ton choix dans toute leur fortune ; Et ce choix montrerait qu'Olhon et Suréna Ne sont pas des cadets indignes de Cinna. Sophonisbe à son tour, Attila, Pulcltcric Reprendraient pour te plaire une seconde vie A(/ésilas en foule aurait des spectateurs, Et Bérénice enfin trouverait des acteurs.
Les premiers vers sont d'une fierté toute cornélienne; les derniers, d'une ingénuité presque enfantine. Corneille est seul dêso mais à se faire des illusions; et l'on regrette que ce noble remerciement s'achève en requête intéressée, il n'en est pas moins certain que Rodogune (ainsi qu'Œdipe, qui le méritait moins qu'elle) est mise alors au premier rang des tragédies de Corneille. De 4680 à 1715, on donne à la cour 23 représentations du Cid, 22 d' Horace et (ï Œdipe, 21 de Rodogune. Il est vrai que, pendant la même période, Phèdre est jouée 30 fois ; Brilannicus, 28; Bajazet, 26; Milhridate, 25 l; mais Racine, fort bien d'ailleurs en cour, avant sa disgrâce hypothétique, a détrôné Corneille, et c'est beaucoup que ls monarque déchu de la tragédie française garde encore autour de lui. ses courtisans.
Nous ne ferons pas ici l'histoire des éditions de Rodogune; il en est une cependant, publiée au xvuic siècle, qui mérite une mention spéciale. C'est (qui s'y fût attendu?) la marquise de Pompadour qui la composa en lettres d'argent, et y joignit une