Discours drs trois unités
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que ie spectateur, entraîné par leur rapidité, ait le loisir de considérer le cadre plus ou moins brillant, plus ou moins torne, dans lequel ils se meuvent. Que nous sommes loin aujourd'hui de cette indifférence des anciens tragiques! Tel auleur moderne qui mettrait au théâtre une nouvelle llodogune, — c'est une hypothèse improbable, — se croirait tenu en conscience de respecter la « couleur locale » et d'exiger que la mise en scène s'y conformât scrupuleusement, en ses moindres détails. Hodogune serait, dans la mesure du possible, une vraie princesse d s Partîtes, farouche et armée; Cléopâlre, une despote asiatique \ indicative, une sultane aux féroces caprices; Séleucus et Antiochus, deux jeunes princes qui, n'ayant pas été nourris dans le sérail, n'en connaissent pas assez les détours, mais dont l'un aurait la molle indolence des fatalistes orientaux, l'autre leurs brusques élans de passion, suivis de brusques dégoûts. Si leur physionomie n'était pas assez nette, le costume et le décor y suppléeraient. Nous serions introduits dans le harem; nous nous arrêterions épouvantés ou ravis devant ces édifices de l'Asie, tantôt légers et inondés de lumière, tantôt monstrueux et pleins d'une terreur mystérieuse.
Sans doute certains traits de la tragédie cornélienne, invraisemblables et contradictoires en apparence, s'en éclaireraient pour nous d'un jour tout nouveau; mais en comprendrions-nous beaucoup mieux ce qui se passe au fond de l'âme humaine, ce qui seul mérite d'intéresser l'homme? Le cadre ne risquerait-il pas de nous cacher le tableau, et le vêtement, les caractères? Ainsi du moins pensait Corneille. Le théâtre vit de convention1: il le savait et trouvait celle-ci commode autant que peu coûleuso.
Le succès de Rodogune dut se poursuivre longtemps. Mais bientôt arrivèrent les jours d'épreuve et de guerre civile; la Fronde, qui a fait naître Don Sanche ot Nicomède, qui ies a, pour ainsi dire, pénétrés de son esprit aventureux, ne fut p;is toujours propice au théâtre. M. Marty-Laveaux * cite une Maza- Hnade de 1649 OÙ le sort de la Bellerose, actrice chargée du rôle de ROdogune, nous est peint sous des couleurs peu séduisantes : >. Cette Mologune, cette impératrice [\o nos jeux, se voit dans un état bien contraire à sa pompe théâtrale. Bile esl réduite, il y a déjà assez longtemps, à ne se plus mirer que dans un losange de vitre cassée, ou dans un seau d'eau claire,
1. Dans ses chronique» du Temps, M. Pr, éarcey, avec uno tout autre .m> torlié, a plus d'une fois exprimé eea idi
•i. VA. Kû^nior, IV, j». 107.
parce qu'il a été nécessaire qu'elle ait vendu son miroir pour avoir du pain. »
Lorsque le calme fut tout à (ait revenu, Corneille penchait vers son déclin; d'autres allaient paraître dont les jeunes triomphes, souvent trop bruyants, devaient le faire cruellement souffrir : Mme de Sévigné ne fut pas seule pourtant à jeter bravement h tous les échos, jusqu'au bout, ce cri de l'enthousiasme qui ne vieillit pas* « Vive donc notre vieux Corneille! » On a lu plus haut le double jugement de Bayle et de Baillet. Un poète délicat.vanté par Boileau, Segrais, regardait aussi Rodogune comme le chef-d'œuvre de Corneille1 et Boileau lui môme ne se lassait pas d'admirer les belles fureurs de Cléopâtre. Lamotte, il est vrai, tout en rendant justice à la beauté ôô ce dernier acte, jugeait sévèrement l'invraisemblance des péripéties qui le précédaient; mais d'avance un écrivain, autrement fin et judicieux que Lamotte, lui avait répondu. Nous ne résistons pas au plaisir de citer toute entière cette page de Saint-Évremond. Ce sera une leçon de bon style en même temps que de bon goût.
« Je n'ai jamais 2, écrit-il à M. de Barillon, douté de votre inclination à la vertu; mais je ne vous croyais pas scrupuleux jusqu'au point de ne pouvoir souffrir Rodogune sur le théâtre, parce qu'elle veut inspirer à ses amants le dessein de faire mourir leur mère, après que la mère a voulu inspirer à ses enfants le dessein de faire mourir une maîtresse. Je vous supplie, monsieur, d'oublier la bonté de notre naturel, l'innocence de nos mœurs, l'humanité de notre politique, pour considérer les coutumes barbares et les maximes criminelles des princes de l'Orient. Quand vous aurez fait réflexion qu'en toutes les familles royales de l'Asie le- pères se défont de leurs enfants sur le plus léger soupçon; que les enfants se défont de leurs pères par l'impatience de régner; que les maris font tuer leurs femmes et les femmes empoisonner leurs maris; que les frères comptent pour rien le meurtre des fi ères; quand vous aurez considéré un usage si détestable établi parmi les rois de ces nations, vous vous étonnerez moins que Rodogune ait voulu venger la mort de son époux sur Cléopâtre, quelle ait voulu assurer sa vie, recouvrée sa liberté, et mettre un amarvt sur le trône, par la perte de la plus méchante femme qui fût jamais. Corneille a donné aux jeunes princes tout le bon naturel qu'ils auraient dû avoir pour la meilleure mère du