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Lettre à Goethe, 31 mai

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greur °l la sécheresse dans le développement des caractères, la froideur dans les passions, la lenteur et la gaucherie de l'action, et enfin l'absence presque totale d'intérêt. Les femmes y sont de misérables caricatures ; je n'ai trouvé que Tliéioï-me qui lui traité heureusement, et encore cet élément, assez peu lecona par lui-même , est-il mis en œuvre avec beaucoup d'uniformité. »

En citant ce jugement stupéfiant, Sainte-Beuve observe fort à propos qu'il ne faut point s'en étonner; car les Français euxmêmes ont, pour ainsi dire, donné le Ion aux étrangers : « Schiller ne dit guère rien de plus que ce qu'avait déjà écrit Vauvenargues1; le jeune sage, dans la franche ingénuité de son goût naturel, refusai t presque tout à Corneille »

Qui donc a raison, des admirateurs enthousiastes ou des détracteurs systématiques, des Français du xvne siècle ou des Français et des Allemands du xvnr ? Après avoir exposé tant d'opinions diverses, il est temps de faire connaître la nôtre.

Prenons garde de répondre à l'injustice de la critique par l'exagération de la louange. « liodogunc, écrivait M. Jules Janin2, est la dernière de ces œuvres sublimes, et vraiment, à la relire, et surtout à l'entendre, on dirait volontiers de Pierre Corneille ce que l'historien latin disait de Jules César 3 : a II a était à une telle hauteur du reste des hommes, qu'il se serait « passé facilement des honneurs du triomphe.» Dans Bodogune, Corneille est effrayant et louchant tout ensemble, et facilement, grâce peut-être aux grandes tragédiennes qui représentèrent

1. « Les héros de Corneille disent souvent de grandes choses sans los inspfl ror; ceux do Racine les inspirent .suis les duc. Les uni parlent, et toujours trop, afin de se faire connaître; les autres so font connaître parce qu'ils parent. Surtout Corneillo paraît ignorer que les grands hommes se caractérisent ouvent davantage par les choses qu'ils ne disent pas que par celles qu'ils dlSOUt. » (MéflexiQna critique* SUT i/iitli/itcs portes). Il faut dire, à la décliargo le Voltaire, que, tout en louant Vauvenargues do préférer Racine à Corneille, il défend contre lui une scène d'i/oraee, deu* du Ciil, une grande partie de Ctnna el de Polueuete et « là moitié du dernier acte de liodogune. »

•j. Notice sur Corneille. L'auteur si; trompe, après Voltaire, sur la dato do la représentation de Rodogune qu'il place en 1646.

:j. Coesar tanlus mil, m possei triwnphoi contcmnci* (i-"l<>rus, IV)

introduction. 35

Cléopâtre, cette illustre tragédie est restée une de nos admirations les plus vives. » D'abord, dire de Rodogune qu'elle est la dernière des grandes tragédies de Corneille, c'est méconnaître les mâles beautés de Nicomède et de Sertorius; [mis, en fait de cilique littéraire, les dithyrambes n'ont jamais rien prouvé. Plus Iroid, le jugement sera plus précis et plus sûr.

Rodogune est-elle le chef-d'œuvre de Corneille, comme Lessing le voudrait faire croire? La réponse doit èlre résolument négative. Il faut réserver ce titre si disputé, soit au Cid, dont le charme de jeunesse est éternel, soit à la peinture du patriotisme romain dans Horace, soit à Cinna, ce beau tableau politique et humain, soit enfin à Polyeucle, où l'héroïsme chrét;en triomphe et se joue de la mort. Rodogune a des parties tout à fait supérieures, et le cinquième acte le plus tragique peut-être qui soit au théâtre; mais on achète ce fier dénouement par bien des faiblesses, bien des inventions froides et contestables. Peut-être cependant est-il excessif de dire, avec M. Mézières : « Non seulement on n'a jamais préféré en France Rodogune à Cinna ou à Polyeucle, mais on n'y a jamais admiré que les fortes beautés du cinquième acte. i » Ce cinquième acte, si vanté à l'exclusion des autres, nous avons peine à le détacher des actes qui le précèdent et l'expliquent. S'ils sont absurdes, comme on l'a tant répété, comment pourrait-il être, nous ne disons pas magnifique, mais raisonnable? Le couronnement d'un édifice ne fait pas naître en nous le sentiment de la beauté, lorsque la base en est fragile; pour que nous admirions à l'aise la grâce ou la fierté d'un détail, il faut que notre esprit soit rassuré sur la solidité de l'ensemble; pour que le dénouement de Rodogune nous émeuve, il faut que la terreur qui d'un bout à l'autre nous y étreint l'âme, ait été pendant longtemps accumulée; il faut que la tragédie, monstrueuse, si l'on veut, soit, selon le mot de Sainte-Beuve2, « ingénieusement monstrueuse. »

Remarquons-le en effet : ce cinquième acte appartient en propre à Corneille; Àppien et l'histoire n'y sont pour rien; car tout est modifié, dans la situation de Rodogune vis-à-vis de Cléopâtre et dans la situation d'Antiochus vis-à-vis de Rodogune. L'histoire n'est donc point si supérieure au drame, puis-

1. introduction à la Drcunalnr<jie de I/mnbourg tlr&d* do Suckau, revue pal M. Crouslé.

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