PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, SEPTIME
PTOLOMÉE
Le destin se déclare, et nous venons d'entendre Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre. Quand les dieux étonnés semblaient se partager, Pharsale a décidé ce qu'ils n'osaient juger.
1. « Rien ne peut entrer en comparaison avec la grandeur sinistre de cette première scène, dans laquelle Ptolomée et ses ministres prononcent l'arrêt de mort de Pompée et décident du sort du monde. Tous les conseils de la prudence, toutes les suggestions de cet intérêt égoïste qui n'admet ni générosité ni reconnaissance, sont tour à tour exposés avec une force et une habileté qui semblent ne rien laisser à la fortune. Mais on prévoit que les droits de l'humanité sacri- 6és, et qui ne trouvent dans Achillas qu'un timide interprète, seront vengés par César. Son arrivée fait toute la pièce. » (Desjardins, le Grand Corneille historien.)
2. La première femme de Pompée avait été Julie, fille de César. — M. Marty- Laveaux, dans son Lexique, remarque que Corneille indique simplement ces degrés de parenté que tant d'autres après lui essayèrent de déguiser sous de puériles périphrases :
Est-ce ainsi que d'uD gendre un beau-père est l'appui? (Polyeucte, 911.)
Dans une lettre du 24 janvier 1761, à M. Deodati de Tovazzi, Voltaire cite ces deux vers du début de Pompée pour prouver que la langue française n'est pas inférieure à la langue italienne, qu'elle a une prodigieuse variété de désinences et que les e muets en particulier lui donnent une grande harmonie, tandis qu'en italien les finales en o sont un peu monotones. « Vous voyez, observe-t-il, que chaque mot se termine différemment. »
3. Etonner, très fort alors, a beaucoup perdu de son énergie étymologique, attonitus, frappé de la foudre :
N'excusez point par là ceux que son bras étonne. (Ciel. 1133.)
Mon génie étonné tremble devant le sien. (Racine, Britannicus, II, 2.)
« Mon Dieu, pourquoi vois-je devant moi ce visage dont vous étonnez les réprouvés? » (Bossuet, Premier Sermon pour le vendredi saint.)
4» On peut îoir dans le VIIe chant du poème de Lucain le récit, souvent
Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides 5
Par le débordement de tant de parricides,
Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars,
Sur ses champs empestés confusément épars,
Ces montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes,
Que la nature force à se venger eux-mêmes, 10
Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents
De quoi faire la guerre au reste des vivants,
Sont les titres affreux dont le droit de l'épée,
Justifiant César, a condamné Pompée.
emphatique, de la bataille de Pharsale, livrée dans les plaines de la Thessalie, l'an 705 de Rome. — Pharsale a décidé, expression remarquable, mais conforme à ce sens étymologique de décider (de-caederé), trancher une question ; c'est par extension seulement que décider a voulu dire résoudie. Au xvi« siècle, plusieurs auteurs donnent encore à décider son sens propre de couper, trancher : « A ceste fln, chascun membre, du plus précieux de son nourrissement, décide et rongne une portion. » (Rabelais, III, 4.)
G. Vaugelas remarque que ce terme de parricide peut s'appliquer à tout crime énorme et dénaturé, en particulier — et c'est le cas ici — aux attentats contre la patrie.
7. Débris, reste d'une chose brisée, s'emploie aujourd'hui plus rarement au singulier ; on le prenait alors au sens propre et au sens figuré :
Et cet asile ouvert aux illustres proscrits
Kéunit <lu sénat le précieux débris. (Scrtorius, 52.)
Et fais-nous, triomphants, marcher sur le débris
Des orgueilleuses tours d'Hector et de Paris. (Rotrou, Iphitjénie, V, 3.)
9 Cernit propulsa cruore
Flumina, et exeelsos cumulis œquantia colles
Corpora, sidentes intabem spectat acervos, (Lucain, Vil, 789-91.)
Ce n'est point ce passage, c'est le v. 652 du même chant, « tôt corpora fusa », que Brébeuf a traduit par le vers qu'a ridiculisé Boileau : Do morts et de mourants ceut montagnes plaintives. H. Dans les vents, dans les airs :
L'un, sur un roc assis, Chantait aux vents ses amoureux soucis. (La Fontaine.)
12. De quoi, c'est-à-dire : des émanations assez empestées pour...
Par ce triste poison les vents sont infectés,
Les airs sont corrompus, et les cieux empestés. (Brébeuf.)
Il est superflu de faire remarquer combien cette tirade est emphatique et d'un goût équivoque. C'est un de 'es morceaux à effet tels que les aimaient les poètes Latins de la décadence. Au reste, si l'on en croit Fontenclle, Corneille avait traduit lui-même toute cette première scène en vers latins « du style de Sénèque le Tragique, pour lequel il n'avait pas d'aversion, non plus que pour Lucain ». Il faut reconnaître pourtant que si ce début prête à bien des critiques, il n'est DU Inutile, au point de vue dramatique, quoi qu'en pense Voltaire : nous v,,m. mes, en effet, au lendemain de Pharsale, et ce sont les conséquences de La défaite de Pompée qui vont se dérouler devant nos veux.
\'i. Dont, par lequel, tour familier à Corneille. — Le droit de l'épée, « ferri jus ». (Lucain, V, 387.)