‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 337 sur 420 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

CLÉOPATRE1

Serments fallacieux, salutaire contrainte, 395

Que m'imposa la force et qu'accepta ma crainte, Heureux déguisements d'un immortel courroux,

1. Voici comment Lessing apprécie le caractère de Cléopâtre ; « LaCléopâtre de Corneille, pour satisfaire son ambition et son orgueil offensé, se permet tous les crimes; elle se répand en maximes machiavéliques : c'est un monstre dans son sexe. Médée, en comparaison d'elle, est un caractère vertueux et aimable, car toutes les cruautés de Médéc ont la jalousie pour cause. Je pardonnerai tout à une femme éprise et jalouse : elle est ce qu'elle doit être, seulement avec trop d'emportement* Mais quand je vois une femme se livrer aux forfaits par de froids calculs d'orgueil et d'ambition, mon cœur se soulève, et toute l'habileté du poète ne saurait me la rendre intéressante. Nous la regardons comme nous regardons un monstre, avec étonnement. . . Aucune femme ne s'est jamais entretenue des pensées et des sentiments que Corneille met dans la bouche de sa Cléopâtre, et qui ne sont que d'absurdes fanfaronnades de crimes. Le plus grand scélérat du monde a l'art de se disculper à ses propres yeux : rien de plus contraire à la nature que de se vanter du ^rime en tint que crime...'' Le désaccord qu'il y a entre cette vengeance et le caractère du personnage ne peut manquer de paraître très choquant^L^ fierté de ses sentiments, sa passion sans frein pour les honneurs et l'indépendance nous donnent l'idée d'une âme grande et haute, qui mérite toute notre admiration^ Mais la malignité de sa rancune, son achar tement à se venger^, d'une personne de qui elle n'a plus rien à craindre, qu'elle tient en sa puissance, à qui elle devrait pardonner s'il y avait en elle une lueur de générosité, la facilité avec laquelle, non contente de commettre des crimes elle-même,elle en suggère aux autres d'invraisemblables, et cela sans adresse et sans détour; tous ces traits la rapetissent tellement à nos yeux que nous ne croyons pas pouvoir assez la mépriser. Ce mépris finit nécessairement par absorber l'admiration; et de Cléopâtre tout entière il ne reste qu'une femme odieuse et hideuse toujours en furie et en démence, et digne d'une place d'honneur aux Petites-Maisons. » (I yramalurtjie de Hambourg, 35e soirée, p. 149 et suivantes, 1r;;d. Crouslé.) Sur ce jugement beaucoup trop absolu voyez Y Introduction.

395. « Corneille reparaît ici dans toute sa pompe; l'éloquent Bossuet est le seul qui se soit servi après lui de cette belle épithète fallacieuse. Pourquoi appauvrir la langue? Un mot consacré par Corneille et Bossuet peut-il être abandonne? » (Voltaire.) Il semble, comme le remarque M. Marty-I.aveaux, que cette ju^e remarque de Voltaire ait fait revivre ce mot, que nous trouvons cIkîz Rousseau et plusieurs écrivains du xvme siècle. Dans toutes les éditions successives de son Dictionnaire, de 1(594 à 1762, l'Académie avait condamné,

Vains fantômes d'État, évanouissez-vous!

Si d'un péril pressant la terreur vous fit naître, Avec ce péril même il vous faut disparaître, ûOO

Semblables à ces vœux, dans l'orage formés, Ou'efl'acc un prompt oubli quand les flots sont calmés. Et vous, qu'avec tant d'art cette feinte a voilée, Recours des impuissanls, haine dissimulée, Digne vertu des rois, noble secret de cour, £05

Éclatez, il est temps, et voici notre jour. 'Montrons-nous toutes deux, non plus comme sujettes, Mais telle que je suis, et telle que vous êtes. Le Parthe est éloigné, nous pouvons tout oser: Nous n'avons rien à craindre, et rien à déguiser; 410

Je hais, je règne encor. Laissons d'illustres marques En quittant, s'il le faut, ce haut rang des monarques : Faisons-en avec gloire un départ éclatant,

comme vieilli, fallacieux applique a une chose; à partir de ce moment ollo ne le proscrit plus, bien qu'elle observe qu'il est surtout du style ole\c. Dans le monologue qui ouvre Home sauvée, Voltaire a imité cette prosopopee. Cor- „ neille aime ces monologues oùAine âme passionnée s'échappe en vives apostrophes. Le monologue d'Emilie, au début de Cinna, a les mêmes qualités et les mêmes défauts que celui de Cléopâtre. — Salutaire contrainte, contrainte que je me suis imposée pour me. sauver.

398. Vains fantômes d'Etat, Contrainte chimérique qu'imposait la raison d'État. Corneille dit de même/ scrupules d'État... chimères d'État (lite et Bérénice, JII, il, v), « vertu d'État » (Pompée, I, 1).

401. Pourquoi Voltaire exclut-il les comparaisons dire ces do la p au bénéfice des métaphores? Celle-ci est courte et vraio :

Mais, le péril passé, l'on ne se souvient guère

De co qu'en a promis aux cieux (La Fontaine, IX, xm.)

402. M. Géruzez rappelle ici le proverbe italien : passato il pericoln,gab! nto il sauta; le péril passé, au diable Le saint!

400. Voltaire observe que la dissimulation est précisément ce qui i: pas ; 1 1 ! . . i -. Le sens est : haine trop Longtemps dissimulée, paraissez enfin au gran i jour.

407. « Qui sont ces deux? est-ce la haine dissimulée et Cléopâtre? an assemblage bien extraordinaire.» (Voltaire.) Sujettes, appliquée la fuis à reine el à ane pas ion, n'est pas clan-; le mol amijetti peut servir à l'expliquer. Cléopâtre ne veut plus qu'elle-même et sa haine Boiont désormais esclaves de la raison d'État.

411. Dans la première partie de ce vers, Voltaire voit « un coup do pinceau bien fier »\ mais il blâme L'expression : laissons d'illustres marques. Corneille i illustre en parlant de oboies, connue dans ce vers hardi de la Mail de Pompée (II, n) :

El BOfl dernier soupir est un soupir Illustrai

Bossuet (Mit , III, v) a dit : « ils ont donné d'illustres marques de valeur. » Quant a marques, indices, preuves, témoignages (que Cléopâtre veul Laisser de

c • qu'e i'- e i vrai ni ), rapproches Les vers 109 do Poli n ee\ 840 de /r doguue.

i (mi es! i"' nvenir ave Voltaire que Corneille emploie le mut

marque dune mameru bien vague t (Lexique de Corneille.) 118 c mstru lion très rare et que Voltaire critique justement.

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