‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 336 sur 420 · ACTE T, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE T, SCÈNE V

C'est par là que l'un d'eux obtient la préférence :

Je crois voir l'autre encore avec indifférence;

Hais cette indifférence est une aversion 305

L rsque je la compare avec mi passion.

Etrange effet d'amour ! incroyable chimère!

Je voudrais être à lui, si je n'aimais son frère,

Ht le plus grand des maux toutefois que je crains,

C'est que mon triste sort me livre entre ses mains. 370

Ne pourrai-je servir une si belle flamme?

Ne crois pas en tirer le secret de mon âme :

Quelque époux que le ciel veuille me destiner,

C'est à lui pleinement que je veux me donner.

De celui que je crains si je suis le partage, 373

Je saurai l'accepler avec même visage ;

L'hymen mêle rendra précieux à son tour,

Et le devoir fera ce qu'aurait fait l'amour,

Sans crainte qu'on reproche à mon humeur forcée

Qu'un autre qu'un mari règne sur ma pensée. 380

LAONICE

Vous craignez que ma foi vous l'ose reprocher !

Que ne puis-je à moi-même aussi bien le cacher !

LAONICE

Quoi que vous me cachez, aisément je devine, El pour vous dire enfin ce que je m'imagine, Le Prince...

Garde-toi de nommer mon vainqueur : 383

Ln rougeur trahirait les secrets de mon cœur,

375. Var. « Et si du malheureux je deviens le partage » (1647-5C).

3~8. Par ce sacrifice volontaire, d'avance arrêté, Rodogune ne semble pas trop indigne d'être comparée à Pauline, qui, elle aussi, fait passer le devoir avant l'amour :

Je donnai par devoir à son affection Tout ce que l'autre avait par inclination.

[Polyeucîe, I, il.)

379. Pour : à mon âme contrainte, mais triomphant d'elle-même. Humeur, dans le sens d'esprit, de caractère, est très usité à cette époque. Voyez lu Cid 'II, vi), Polyeucte (II, n; III, m). « Les fous et les sottes gens, dit La Rochefoucauld, ne voient que par leur humeur. » On trouve même chez Corneille et ses contemporains humeur prise dans le sens de l'anglais humour, emprunté d'ailleurs <i. notre tangue.

381. Foi, fides, fidélité (à. garder le secret), dévouement aux intérêts d'une personne.

386. Voltaire s'étonne de cette rougeur et de ces airs d'innocence, un peu outrés pour l'âge de Rodogune, veuve de Nicanor, « Par besoin de critique,

Et je le voudrais mal de celte violence

Que (a dextérité ferait à mon silence :

Même, de peur qu'un mot par hasard échappé

Te fasse voir ce cœur et quels traits l'ont frappé, 300

Je romps un entretien dont la suite me blesse.

Adieu, mais souviens-toi que c'est sur ta promesse

Que mon esprit reprend quelque tranquillité.

LAOMCE .

Madame, assurez-vous sur ma fidélité.

remarque M. Geruzez, il fait ici de Rodogune une veuve sur le retour; et plus loin, quand Rodoguno proposera à ses amants d'assassiner Cléopâtre, il trouvera que cette contradiction ne convient pas à une jeune princesse. » Ses railleries ironiques tombent devant une simple lecture de l'avertissement de Corneille: « J'ai supposé que Nicanor n'avait pas encore épousé Rodogune, afin que ses doux fils pussent avoir de l'amour pour elle sans choquer les spectateurs, qui eussent trouvé étrange cette passion pour la veuve de leur père, si j'eusse suivi l'histoire. » Voltaire n'avait-il donc lu qu'Appien?

388. « Étymùlo»iqucinent, la dextérité est ce qui se fait avec la doxtre, la main droite, et, par conséquent, mieux qu'avec la main gauche. L'adres:; est ce qui se fait en allant, comme on disait dans l'ancien français, à droit, c'est-àdire juste au but Par là on voit que adresse est plus généial que dextérité, la dextérité étant proprement l'adresse de main, et l'adresse étant l'adresse pour Toute chose. » (M. Littré.) Cette distinction semble condamner dex évité employé dans le style tragique ; mais 1 aonice n'est-elle pas — si ces deux mots ne jurent pas ensemble — une soubrette do tragédie?

391. H faudrait.ee somble : me blesserait; car Rodogune ne peut être blessée à ce moment même de la suite d'un entretien auquel elle mot tin.

394. S'cissurer sur, établir sa confiance sur, prendre confiance en quelque chose ou en quelqu'un. Racine a fait de cette expression un usage plus fréquent e- core que Corneillo {Alexandre, I, ni; Andromaque, III, iv; Britannicxu, I, n, Miihridate, I, v; lphigénie,W, iv; Phèdre,V, ni; Athalie, I, n, etc.) — On peut maintenant juger le premier acte : une exposition largo, mais parfois obscure, coupée en deux avec une habileté un peu artificielle; los deux caractères touchants d'Antiochus et de Séleucus, dont l'âme se livre tout entière à nous comme à Timagène et à Laonice, los caractères mystérieux encore et menaçants do Rodogune et de Cléopâtre, qui se contiennent, se réservent pour l'avenir, et gardent leur secrot : voilà les éléments essentiels de cet acte, imparfait sans doute, mais tel que Corneille seul pouvait le faire imparfait ainsi. Rodogune vient «le paraître; on attend Cléopâtre.

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