‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 343 sur 420 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

t)élices de mon cœur, il faut que je te quitte;

On m'y force, il le faut : mais on verra quel fruit

En recevra bientôt celle qui m'y réduit.

L'amour que j'ai pour toi tourne en haine pour elie :

Autant que l'un fut grand l'autre sera cruelle, 480

Et puisqu'en te perdant j'ai sur qui me venger,

Ma perte est supportable et mon mal est léger.^

Quoi ! vous parlez encor de vengeance et de haine Pour celle dont vous-même allez faire une reine!

C LÉOPATRE.

Quoi! je ferais un roi pour être son époux, 485

Et m'exposer aux traits de son juste courroux!

N'apprend ras-tu jamais, âme basse et grossière,

A voir par d'autres yeux que les yeux du vulgaire?

Toi qui connais ce peuple, et sais qu'aux champs de Mars

Lâchement d'une femme il suit les étendards; 490

Que, sans Antiochus, Tryphon m'eût dépouillée;

476. « Voltaire a mis le singulier délice. Le mot est au pluriel dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille... Il n'y a dans Corneille aucun exemple do délice employé au singulier et au masculin. » M. Marty-Laveaux.) « Ce sont des expressions faites pour la tendresse et non pour le trône, » observe Voltaire. Il a raison, mais ces expressions sont plus naturelles dans la bouche de Cléopàtre, dont l'amour du pouvoir est la seule passion.

477. « No faudrait-il pas expliquer comment elle est forcée à résigner la couronne, puisqu'elle vient de dire qu'ello n'a lien à craindre, que le péril est passé? ne devrait-elle pas dire seulement : on l'exige, je l'ai promis? » (Voltaire.) Il suffit de lire la scèno îv de l'acte Ier pour savoir quelle est cette promesse de Cléopàtre, ce « serment fallacieux » dont elle parlait tout à l'heure, et dont la contrainte lui a été « salutaire », c'est-à-dire l'a délivrée do l'inva- «ion des Parthes. — Fruit, fruelus, avantage.

487. « Ce n'est point cette confidente qui est grossière ,' n'est-ce pas Cléopàtro qui semble le devenir en parlant à une dame de sa cour comme on parlerait à une servante dont l'imbécillité mettrait en colère? et ici c'est une reine qui confie des crimes à uno dame épouvantée do cette confidence inutile. Elle apcette dame « grossière ». En vérité, cela est dans le goût de la comtesse d'Escarbagnas qui appelle sa femme de chambre bouvière. » (Voltaire.) Il semble qu'il n'y ait rien ici de si risible. Si Laonice n'entend pas Cléopàtre, c'est qu'elle ne veut pas l'entendre; elle a ses raisons pour cela : sœur do Timagène, dévouée à Antiochus, et, par suite, à Rodoguno, elle n'est pas si « grossière » en effet; mais d'abord elle a cru naïvement à la sincérité de Cleupâtre ; détrompée, elle veut lui arracher son secret tout entier pour l'aller confier à celle dont Cléopàtre menace la vie. (Cf. III, i.) Ses objections, ses airs de surpriso ou d'effroi ne font qu'irriter Cléopàtre, aveugléo par la haine. Sans doute la reine est imprudente ; mais c'est qu'olle n'est plus maîtresse d'elle-même. Je n'en voudrais pas cependant faire une furieuse, incapable de tout raisonnement et de toute prévoyance. Le sentiment que lui inspire l'innocence plus ou moins simulée de Laonice, ce n'est pas la colère, c'est plutôt une pitié dédaigneuse. « Voltaire, dit M. Marty-Laveaux, semble avoir compris grossier dans le sens d'impoli, d'impertinent; iî no s'applique ici qu'à la pesanteur du l'esprit, comme dans 1 ss Femmes savantes (I, i). »

489. Cléopàtre parle ici du peuple avec le même mépris que, dans Britunnicus, Narcisse, cet autre scélérat consommé, plus discret qu'olle et qui ne so trahit qu'une fois, mais lorsqu'il est seul et se croit sûr du succès.

Que sous lui son ardeur fut soudain réveillée;

Ne saurais-tu juger que si je nomme un roi,

C'est pour le commander et combattre pour moi ?

J'en ai le choix en main avec le droit d'aînesse, 493

Et puisqu'il en faut faire une aide à ma faiblesse,

Que la guerre sans lui ne peut se rallumer,

J'userai bien du droit que j'ai de le nommer.

On ne montera point au rang dont je dévale,

492. C'est-à-dire que sous Antiochus l'amour du peuple pour la cause royale se réveilla, après s'être affaibli sous la domination éphémère de Tryphon. Son ardeur prête à l'amphibologie; mais nous ne comprenons plus Voltaire, quand il demande : « Qu'est-ce qu'une ardeur réveillée sous quelqu'un? » et nous comprenons moins encore M. Geruzez quand il dénature ainsi la question de Voltaire : « Qu'est-ce qu'une ardeur réveillée tous le peuple? » Ainsi posée, la question n'a plus de sens : il s'agit évidemment du règne d'AntiOchus. A la veille de la Fronde, ces vers sur l'inconstance du peuple sont curieux ; mais les rois ne furent pas seuls à l'éprouver : Condé, à qui Ilodojnne est dédiée, vit le peuplo de Paris fêter avec le même enthousiasme et son emprisonnement et sa délivrance. Combien plus mobiles encore devaient être ces foules de l'Orient, habituées à se courber sous un maître! Il est vrai que, dans cet Orient, on connaissait mal peut-être les « champs de Mars » (car nous ne croyons pas que ces mots soient une périphrase pour désigner les champs de bataille). Mais Corneille, si profondement qu'il pénètre dans le « génie des nations mortes », reste un Romain, même en Asie.

494. Dans le Cosroès de llotrou (II, i) Sira, couronnant son fils Mardcsane, dit aussi :

Je puis être encor reine, et régner en autrui.

Sur la tournure commander quelqu'un, que Voltaire blâme, voyez Agcsilot, (I, j), Montesquieu, Lettres persanes, IX, et Voltaire lui-même, Siècle de Louis XIV. (3 exemples cités par M. Littré); mais Voltaire a raison de condamnor l'ensemble de la construction; il faudrait : pour que je lui commande et qu'il combatte pour moi.

196, Voltaire écrit « un aide; » mais Cornille prend quelquefois ce mot au féminin dans le sens de secours.

499. « Ce mot, dans le sens propre, est vieilli et populaire; copendant on peut le rajeunir par un emploi heureux, comme a fait Chateaubriand, ou par un emploi technique, comme Bonnet ; mais, dans un sens figuré, comme cher Corneille, il est tout à fait hors d'usage. » (M. Littré.) Au propre, il était très usité au xvuc siècle, surtout pour si^'iiilicr descendre aux enfers, comme dans ces vers do Rotrou, pris un peu au hasard :

Dans le séjour des morts sa belle aine dévale.

[Ili/pocomlriaqttc] Déjà privé du jour, dans L'Erèbe il d

[II, rouit mourant.)

Ce corps précipité jusqu'aux enfers dévale,

[Hercule mourant^

Telle: d'Orient tous les matins d

L'épouse de liibon dans i<':. bras de Ci phale.

(//. ureux Httu/fH'h .)

Avec M. Ûeruzez nous regrettons que dévaler ait disparu, alors que d'autres mots, formés de môme racine, ont subsisté. -- Cette tournure point... une, amnée par Vau familière a Corneille :

Vous n'avez i> uni ici d'ennemi que v iui-inéiue.

\polyi . :■ , \, 1 H.7.1

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