‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 353 sur 420 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

La mort de Rodogune en nommera l'aîné. 645

Quoi! vous montrez tous deux un visageétonnél

Redoutez-vous son frère ? Après la paix infâme

Que même en la jurant je détestais dans l'urne,

J'ai fait lever des gens par des ordres secrets

Qu'à vous suivre en tous lieux vous trouverez tout prêts; G50

lit tandis qu'il fait tète aux princes d'Arménie,

Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie.

Qui vous fait donc pâlir à cette ju«te loi?

Est-ce pitié pour elle?Est-ce haine pour moi?

Voulez-vous l'épouser afin qu'elle me brave, 655

El mettre mon destin aux mains de mon esclave?

Vous ne répondez point 1 Allez, enfants ingrats,

Chimène, remets-tu ta'querelle en sa main ?

(CVcZ, IV, v.)

Trois en ce môme jour sont morts pour sa querelle

[Horace, V, m.)

Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle, Des prêtres, des enfauts, ô Sagesse éternelle !

[Ailialic, III, vu.

Si quelque audacieux embrasse sa querelle, Qu'à la fureur du glaive on le livre avec elle !

[Athalie, V, vi.)

645. En, des doux fils. Ici Voltaire ne peut s'empêcher de revenir à la proposition do Cléopâtre, qu'il juge une fois de plus « absurde autant qu'abominable. » — « Et cependant, ajoute-t-il. elle firme nn grand inteiêt, parce qu'on peut voir ce qu'elle produira, parce que Cléopâtre tient en sa main la destinée de ses enfants. » Elle est doue plus abominable qu'absurde.

*;.")!. Faire lè'e à, tenir tête à ; on ait encoro aujourd'hui, comme dans OEdipc (v. 108")), « l'aire tête à l'orage ». Au xvne siècle, on disait même faire têle contre : v II veut qu'on fasse tète contre tous los vices. » (Bossuct, Panégyrique de saint Benoît.)

057. Voltaire compare Cléopâtre à Phèdre, qui sait se dérober à temps aux reproches d'Hippolyte et reprendre possession de sa raison, un moment égarée; mais Palissot montre très bien que la comparaison n'est pas possible: i< En proie à une passion incestueuse qu'olle déteste, Phèdre ne parait sur la scène que poursuivie par des remords, qu'elle garde pendant toute la pièce, et qui ne finissent qu'avec sa vie. Cléopâtre, au contraire, non soulemont n'a point de" remords, mais n'en a pas même l'idée. Furieuse d'avoir laissé pénétrer ses sentiments à ses fils, elle ose les menacer, dès qu'elle no peut plus so flatter de les séduire. Le respect de ces princes et la soumission qu'ils paraissent tou jours conserver pour elle lui laissent quelque espérance de pouvoir du moins les intimider par ses menaces. » Qui sait d'ailleurs si elle n'est pas sincère, dans ce na'if reproche d'ingratitude qu'elle jette a ses .'ils? A force d'avoir cherché «à faire illusion aux autres, n'en est-elle pas arrivée à se faire illusion à e lemêmo ? EU' aussi, Agrippine, aussi peu désintéressée que Cléopâtre, dit à Néron :

Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours.

Elle aussi, plus adroite dans le discours qu'ello a préparé et qu'elle impose à l'attention distraite de son fils, se laisse à la fin emporter par la passion, parle des « crimes » dont elle serait trop tôt convaincue, et ne recule pas devant la menace. Elle n'a pas cependant en main la puissance dont dispose Cléopâtre.

Pour qui je crus en vain conserver ces États :

J'ai fait votre oncle roi, j'en ferai bien un autre,

lit mon nom peut encore ici plus que le vôtre. 060

se leucus.

Mais, madame, voyez que pour premier exploit...

CLI2 0PATRE

Mais que chacun de vous pense à ce qu'il me doit.

Je sais bien que le sang qu'à vos mains p demande

N'est pas le digne essai d'une valeur bien grande ;

Mais si vous me devez et le sceptre et le jour, GG-'j

Ce doit être envers moi le sceau de votre amour :

Sans ce gage ma haine à jamais s'en défie;

Ce n'est qu'en m'imitant que l'on me justifie.

Rien ne vous sert ici de faire les surpris ;

Je vous le dis encor, le trône est à ce prix ; G70

Je puis en disposer comme de ma conquête ;

Point d'aîné, point de roi, qu'en m'appoctant sa této,

Et puisque mon seul choix vous y peut élever,

Pour jouir de mon crime il le faut achever.

662. A dessein sans doute, Corneille a fait commencer ces deux vers par le même mot. Le mais que prononce Séleucus est une timide objection; c'est la protestation embarrassée d'une âme honnête, formée à l'obéi>sance. Le mni< de Cléopâtre somble contenir une ironie cachéo ; il est impérieux, altier et n'admet pas de réplique.

tj(>6. Le sceau, la preuve définitive; (rijiia, en grec, en latin siijnnm, dont sigillum n'est que le diminutif, sont pris aussi au sons figuré comme au sens propre.

669. « Expression trop triviale, surtout dans une circonstance si tragique. » (Voltaire) C'est précisément, ce nous semble, parce que la situation est tragique que la trivialité de l'expression ne choque pas; l'ironie amère et menaçante do Cléopâtre n'a rien qui prête a rire. Corneille a dit également « fairo le surpris », dans Tite et Bérénice (v. 709) et dans Nicomède (v. 1626) :

Vous ferez, comme Lui, le surpris, le confus.

672. C'est-à-dire : s'il ne m'apporte la tète de Rodogune; sa n'est pas plus obscur ici qu'au vers suivant ?/, qui so rapporte évidemment à trône. « Voltaire, dit à co propos M. Geruzez, parle toujours comme si La prose el Les vers étaient une même chose. » Cet emploi de çweest très fréquent chez Corneille: voyez llodogune, v. 500 el 1291.

674. « Ce vers est très beau; mais comment une reine habile peut-elle avouer ses crimes â Bes entants, et Les presser d'en commettre un autre? » (Voltaire. > « Une n ine avoue comme une simple mortelle Les crime? qu'elle a commis, quand cet aveu lui ost nécessaire pour en commettre d'autres, dans L'intérêt de ses liassions. » (M. Geruzez.) Ce que Voltaires peine A comprendre, cest que ce caractère de Cléopâtre ne Be démente jamais; u y fondrait «les roiitr.idicti.m-. Compares à sou opinion l'opinion contraire do Corneille citée dans L'Introduction,

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