‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 354 sur 420 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

SÉLEUCUS, ANTIOGHUS.

SÉLEUCUS

Est-il une constance à l'épreuve du foudre 675

Dont ce cruel arrêt met notre espoir en poudre?

ANTIOGHUS.

Est-il un coup de foudre à comparer aux coups Que ce cruel arrêt vient de lancer sur nous?

SE L EUCUS.

0 haines, ô fureurs dignes d'une Mégère !

0 femme, que je n'ose appeler encor mère! G80

Après quêtes forfaits ont régné pleinement,

Ne saurais-tu souffrir qu'on règne innocemment?

Quels attraits penses-lu qu'ait pour nous la couronne,

S'il faut qu'un crime égal par ta main nous la donne ?

Et de quelles horreurs nous doit-elle combler, 685

Si pour monter au trône il faut te ressembler?

ANTIOCHUS

Gardons plus de respect aux droits de la nature,

676. « Voilà encore un foudre dont un arrêt mot un espoir en poudre, et Antiochus répond par écho à cette figure incohérente. Nouvelle: preuve du peu de soin qu'on prenait alors de châtier son »:yle. » (Voltaire.) Nouvelle preuve, dirons-nous à notre tour, du peu de soin que Voltaire a mis à rédiger son commentaire. Ici, comme en plusieurs autres passages de cette tragédie, il ne comprend pas le sens du mot dont, par lequel. Il ne faut donc pas dire : l'arrêt de

la foudre, mais la foudre, le coup imprévu par lequel cet arrêt Sur foudre,

pris au masculin, surtout au figuré, voyez la note du vers 459. Comme l'observe Voltaire, Antiochus n'est plus ici que l'écho de Séleucus; c'est qu'il ne s'agit plus, comme dans la scène précédente, d'un sage avis à donner; l'atroce proposition de Cléopâtre no peut être suivie que d'une explosion de colère indignée. Antiochus se tait donc et laisse parler Séleucus, toujours plus impétueux ; tandis que son frère se livrera tout entier à sa fureur, il se contentera de se plaindre; mais sa raison plus froide, un moment déconcertée, interviendra bientôt pour ramener Séleucus à la mesure et au calme. Quant à la répétition presque exacte des mêmes tournures et des mêmes pensées, on sait que Corneille aime ces oppositions symétriques, où les mots répondent aux mots.

686. Un trône attire trop; on y monte s^ns peine: L'importance est de voir quel chemin nous y mène, De ne s'y presser pas pour bientôt en sortir,

Et pour n'y rencontrer qu'un fameux repentir.

(Rotrou, Cosrote, II, n|.

687. « Respect, c'est-à-dire regard, ou esgard, ou considération » (Dictionnaire de Nicot). tt La douleur respectueuse d'Antiochus est aussi contraire à l'histoire qu'à la politique ordinaire de» orinces. » ûu'imDortel il nous suffit qu'elle soit

122 R0D0nr\K.

Et n'imputons qu'ai sort noire triste aventure :

Nous le nommions cruel, mais il nous était doux

Quand il ne nous donnait à combattre que nous. 690

Confidents tout ensemble et rivaux l'un de l'autre,

Nous ne concevions point de mal pareil au nôtre :

Cependant, à nous voir l'un de l'autre rivaux,

Nous ne concevions pas la moitié de nos maux.

S K LEl'CUS.

Une douleur si sage et si respectueuse, 693

Ou n'est guère sensible, ou guère impétueuse,

Et c'est en de tels maux avoir l'esprit bien fort

D'en connaître la cause, et l'imputer au sort.

Pour moi, je sens les miens avec plus de faiblesse :

Plus leur cause m'est chère, et plus l'ciïet m'en blesse , 700

Non que pour m'en venger j'ose entreprendre rien;

Je donnerais encor tout mon sang pour le sien.

Je sais ce que je dois; mais, dans celte contrainte,

Si je retiens mon br.is, je laisse aller nia plainte,

lit j'est'mc qu'au point qu'elle nous a blessés, 705

Qui ne fait que s'en plaindre a du respect assez.

Voyez -vous bien quel est le ministère infâme

Qu'ose exiger de nous la haine (('une Femme?

Voyez-vous qu'aspirant à des cimes nouveaux,

De deux princes ses fils elle fait ses bourreaux? 710

Si vous pouvez le voir, pouvez-vous vous en laire?

Page 1