‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 368 sur 420 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Quoi! je pourrais descendre à ce lâche artifice D'aller de mes amants mendier le service,

proposition criminelle de Cléopâtre, de taire les sentiments des princes, qu'elle connaît depuis longtemps. Mais nous n'avons même pas à discuter cotte hypothèse, si vraisemblable qu'elle soit; Laonice vient do dire, et il est singulior que Voltaire l'ait oublié :

Au reste, assurez-vous de l'amour des deux princes.

834. Corneille aime cette comparaison empruntée au soleil levant; voyez plus haut le vers 282 :

11 est l'astre naissant qu adorent mes États.

[NicomMe , v. 449.)

838. « Suivant les grammairiens, tâcher à signifie toujours viser à quelque chose, tandis que tâcher de veut dire faire ses efforts pour y parvenir. La distinction, on le voit, est subtile et difficile à observer. Ce qui est plus vrai et plus important à remarquer, c'est que tâcher de se substitue de plus en plus à tâcher à. Racine se sert aussi très fréquemment de tâcher à ». [Lexique de Corneille.)

842. C'est encore là un de ces concclti qu'on excuse dans les premières pièces de Corneille, qui ne déparent même pas le Cid, mais qu'on regrette de trouver ici, en des circonstances aussi tragiques et dans la bouche d'un ambassadeur parlant à sa reine. Cette fin de scène, si galamment amenée, eût mérité, pour punition, l'élogo de Philinte :

La chute en est jolie, amourousa, admirable 1

843. Dès le premier vers, on est rassuré et comme soulagé : les misérables artifices d'Oronte ne sont pas faits pour séduire l'âme hautaine de Rodogune; on espérait du moins qu'elle ne s'y abaisserait pas ; on en e:t sûr mainte ant. — Descendre à, s'abaisser jusqu'à...

844. Seriice, au singulier, s'emploie moins aujourd'hui dans ce sens, mair était alors très commun. Don Sanche dit à Chimène éperdue : « Do grâce, acceptez mon service ». [Cid, III, n) et Corneille lui-même, vieux et pauvre, en

ConxRif.'E. — Rodog. 8

13i RODOGILNË.

Et sous l'indigne appât d'un coup d'oeil affété,

J'irais jusqu'en leur cœur chercher masûrelèl

Celles de ma naissance oit horreur des bassesses:

Leur sang tout généreux liait ces molles adresses.

Quel que soit le secours qu'ils me puissent offrir,

Je croirai faire assez de le daigner souffrir : 8J0

Je verrai leur amour, j'éprouverai sa force,

Sans flatter leurs désir?, sans Uur jeter d'amorce,

des vers peu cornéliens d'allure, priait le roi de le faire inscrire par le Père La Cliaisc sur la feuille des bénéfices :

Cependant, s'il es: vrai que mon service plais1, Sire, un bon mot, do grâce, au Pore de la Chaise.

[A u roi , 167G.J

Rodogunc n'oublie p s, comme le croit Voltaire, et son danger et sou amour; elle n'affecte pas la hauteur des « princesses de roman » ; elle ne passe pas sans transition de l'extrême timidité à l'extrême scélératesse. Si jamais monologue a été nécessaire, c'est celui-ci. Menacée par Cléopàtre, elle vient d'apprendre que la fuite est presque impossible ; toute mesure précipitée hâterait sa perte ; elle le sait, et elle attend. Reine, elle est outragée ; captive, elle est à la merci d'une ennemie implacablo ; femme, elle peut craindre de voir celui qu'elle aime armé contre elle par sa mère. Une telle crise est bien faite pour révolter l'orgueil de la reine et ranimer la haine, longtemps assoupie, de la femme :

Le courroux d'une femme est longtemps à dormir.

(Rotuou , CosroSa, I, il.)

S'il se réveille pourtant, qui peut dire jusqu'où il s'emportera? Une transformation inévitable, qu'explique et prépare ce monologue, s'opère donc dans l'âme de Rodogune

845. Affilé, qui a de l'afféterie, mot plus usité dans le style comique; au fond, il n'est pas autre i\\\ officie, sauf l'orthographe.

817. « Les rois de Corneille, si l'on eu excepte Prusias, no font que régner, sont incapables de tout ce qui ne se rapporte pas directement à leur métier do roi, ne semblent pas nés pour autro chose. » (M. Guizot , Corneille et son temps.)

•S18. Voyez au v. 803 adresse, qm ployé au singulier, dans ce sens. Molli s, s.ui> énergie, sens du latin; dans ï Inodore (V, vi>, « molle prudence » t-st opposé à « courage mâle ».

Au reste, mol était alors employé au masculin pour inox :

L'amour qui' j'ai pour vous liai L CCS molles bnssess 's.

[l'ertharite, IV, v.)

L'affront que m'eût fait ce ni •■/ ont.

[Horace, III, t.)

yui lu s miTiv a lo cœur lâclio, mof, abattu.

S'il pardonne, il est mot; s'il se ronge, barbare*

la», i, iT.|

\morce, appât, tout ce qui am iree, toul ce qui attire, ost oncoro un del mot . consacrés de ta galant rie au hvhc siècle. Cf. Horace, III, iv; Ciniut, V, m ; Pompée > 1V( m, etc< L'expression jeté? une amorce se retrouve du

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