ACTE II F, SCÈNE IV
Mais a-t-elle intérêt au choix que vous ferez,
IV ur en craindre les maux que vous vous figurez?
La couronne est à nous, et, sans lui l'aire injure,
Sans manquer de respect aux droils de la nature,
Chacun de nous à l'autre en peut céder sa part, 96u
Et rendre à votre choix ce qu'il doit au hasard.
Qu'un si faible scrupule en notre faveur cesse:
Votre inclination vaut bien un droit d'aînesse,
Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur,
S'il se trouvait contraire aux vœux de votre cœur. 970
On vous applaudirait quand vous seriez à plaindre;
Pour vous faire régner ce serait vous contraindre,
Vous donner la couronne en vous tyrannisant,
Et verser du poison sur ce noble présent.
Au nom de ce beau feu qui tous deux nous consume, 975
Princesse, à notre espoir ôtez cette amertume,
Et permettez que l'heur qui suivra votre époux
Se puisse redoubler à le tenir de vous.
961. « Il paraît naturel que Cléopàtre ait intérêt à co choix, puisque Rodogune peut choisir le cadet, et que Cléopàtre doit choisir l'aîné. De plus, la phrase est trop louche : A-t-elle intérêt pour en craindre ? » (Voltaire). Cela est juste en soi; il ne faut pas oublier pourtant que, la décision de Rodogune devant être souveraine, suivant la promesse des princes, celle de Cléopàtre ne le sera plus. — ■ Pour en craindre, pour que vous craigniez d'elle.
906. Il faudrait plutôt : Ce qu'il devrait au hasard ; car les deux frères n'ont encore rien; Voltaire a raison de l'observer, mais non de s'écrier avec déda n : Quel langage I Rendre avait un sens très étendu au xvnc siècle, et voulait souvent dire : remettre, soumettre.
969. Le vers n'est peut-être pas « bien tourné », mais il est fiançais : dont veut encore dire ici jmr lequel, et Voilai ro semble l'oublier une fuis de plus.
911. Applaudir, impropre pour féliciter, selon Voltaire. L'un s'employait fréquemment pour l'autre :
Retournez, retournez vers ce sénat auguste Qui vient vous applaudir de votre cruauté.
(Racine, Bérénice, v, 5.)
Il est probable qu'applaudir est pris ici dans le sens neutre; Corneille dit en gênerai applaudir à :
Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir.
[Horace, v. 21.)
976. or Qu'est-ce qu'ûter l'amertume à un espoir? » (Voltaire.) L'espoir dos doux princes ne serait-il pas troublé par quelque amertume, si l'un d'eux, par le seul droit d'aï e*se, devait obtenir Rodogune, sans être aimé d'elle?
9~7. a Un heur qui suit un époux et qui redou'/le à le tenir! tout cela est impropre, et n'est ni bien construit, ni français ; ce sont autant de barbarismes. » (Voltaire). M. Geruzez et la plupart des éditeurs enregistrent, sans protester, cette condamnation si sévère et si dédaigneusement tranchante. Nous ne prétendons pas que ces vers soient excellents, mais ils sont loin d'être aussi incorrects qu'on se l'imagine. Sut heur, voyez la note du v. 54. Le bonheur qui tuivra votre époux n'est pas plus étonnant ici que, dans Pompée (III, .") « le malheur qui me suit ». Nous avons déjà rené >ntré plus d'une fois à construit avec l'infinitif, au lieu de en avec le participe; aucune tournure n'est abus
Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle,
Et, lâchant d'avancer, son eflbrt vous recule. 980
Vous croyez que ce choix que l'un et l'autre attend
Pourra fa're un heureux sans faire un mécontent;
Et moi, quelque vertu que votre cœur prépare,
Je crains d'en faire deux si le mien se déclare ;
Non que de l'un et l'autre il dédaigne les vœux : 985
Je tiendrais à bonheur d'être à l'un de vous deux;
plus fréquente ni plus correcte. Quant a redoubler, Corneille l'emploie indifféremment comme verbe neutre et verbe réfléchi :
Votre gloire redouble à mépriser l'empire.
[Cinna, v. 474.) De sa haine aux abois la fierté se redouble.
(So-ohonitbe. , V. 1799.)
M. Gcruzez a dit : « L'obstination de Voltaire à voir des barbarismes toutes les fois qu'il rencontre la préposition à dans un sens qui l'étonné, et qui n'en est pas moins légitime, dégénère en manie. Corneille pouvait-il prévoir les scrupules des grammairiens qui l'ont suivi? »