‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 387 sur 420 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

A.NTIOCHUS.

Que je serais heureux si je n'aimais un frère ! 1115

Lorsqu'il ne veut pas voir le mal qu'il se veut faire,

Mon amitié s'oppose à son aveuglement :

Elle agira pour vous, mon frère, également,

Et n'abusera point de cette violence

Que l'indignation fait à votre espérance. 1120

La pesanteur du coup souvent nous étourdit :

1108. Va>: « Si je ne prétends plus, n'ont plus de choix à faire ; Je leur ôte le droit de vous faire la loi » (1647-56).

« Il veut dire : Nous n'avons plus à choisir entre Cléopâtre et Rodogune. A'ont /jLus de choix, dans le sens qu'on lui donne ici, n'est pas français. » (Voltaire.) t Ce n'est point là du tout la pensée de Séleucus ; il veut dire : Ni Cléopâtre ni Rodogune n'ont plus désormais à choisir entre nous, puisque je vous fais roi et que je vous cède Rodogune. Ce ne peut être que par distraction que Voltaire lui prête ici un sens si opposé à celui de Corneille. » (Palissot.)

1110. « Lorsqu'on prend la résolution de renoncer à un royaume, un si grand effort doit-il être si soudain ? Fait-il une grande impression sur les spectateurs, surtout quand cette cession ne produit rien dans la pièce? » (Voltaire.) Elle causera eu partie la mort de Séleucus, et, par là, préparera la situation du cinquième acte. Cette disparition, désormais inévitable, de Séleucus nous touchera d'ailleurs d'autant plus que sou désintéressement nous aura ins pire plus d' stime pour lui.

1 120. Cette violence faite à une espérance n'est pas une expression fort claire, Voltaire a raison <ie l'observer; mais lidôe se comprend sans peine. Antiochus veut dire que l'indignation de Séleucus a étouffé violemment son amour, mais que cette violence qu'il se fait pourrait être éphémère, et qu'il n'abusera pas d'une résolution aussi précipitée. Par cette délicatesse, il se montre le digne émule de son frère.

1121. « Antiochus perd là dix vers entiers à débiter des sentences; est-ce l'occasion de disserter, de parler de malades qui ne sentent point leur mal, et d'ombres de santé qui cachent mille poisons ? On ne peut trop répéter que la Véritable tragédie rejette toutes los dissertations; toutes les comparaisons, tout

ii sont le rhéteur» et que tout doit êtrd sentiment, jusque dans le raison-

On le croit repoussé quand il s'approfondit ;

Et, quoi qu'un juste orgueil sur l'heure persuade,

Qui ne sent point son mal est d'autant plus malade :

Ces ombres de santé cachent mille poisons, M îo

Et la mort suit de près ces fausser guérisons.

Daignent les justes dieux rendre vain ce présage!

Cependant allons voir si nous vaincrons l'orage,

Et si, contre l'effort d'un si puissant courroux,

La nature et l'amour voudront parler pour nous. -1130

nement même. » (Voltaire.) A merveille; mais lo défaut, ou, si l'on veut, le mérite de la tragédie classique, n'est-ce point qu'on y disserte trop, et que les discours abstraits y tiennent parfois lieu d'action dramatique? Volta'ro ne vont pas que l'on philosophe au théâtre. Pourquoi donc les personnages qu'il a créés lui-même sont-ils de si grands dialecticiens ? Pourquoi tant de sentences et de tirades philosophiques ?

1122. S'approfondit, pénètre plus avant; Corneille dit aussi « approfondir un abîme » [SerioriUS, v. 840) pour : le rendre plus profond. « Ce mot a dans ces exemples une énergie singulière, parce qu'il y est employé dans un sens très rapproché de sa signification primitive. Un des secrets des grands écrivains est de fortifier ainsi les expressions dont ils se servent en les ramenant à leur origine. » (Marty-Laveaux.) S'approfondir n'est plus guère employé que dans le sens de s'étudier à fond soi-même.

1125. Ombre, légère apparence:

Cette feinte douceur, cette ombre'd'amitié.

(Hrraclins, I, u.)

Mais aux ombres du crime on prête aisément foi.

(Misanthrope , III, v.)

Ces maximes générales, que Vol'aire condamne, à bon droit sans doute, servent du moins à éveiller en notre esprit le soupçon d'un malheur prochain; le mot de « mort » est prononcé, dans une métaphore, il esi vrai ; mais il est permis de croire que ce n'est pas en vain. Corneille a employé plus d'une fois cette comparaison de la maladie physique appliquée au moral :

I orsque le malade aime sa maladie, Qu'il a peine a souffrir «pie l'on y remédie!

[Cid.ll, v.)

Qui fait le plus de bru n'est pas le plus malade.

(/', riharite, III, m.)

1130. Voltaire qui a plus haut déclaré « impropre », sans nous lo persuader, la locution « vainere l'orage », a plus raison ici de critiquer cette nature ri cet amour qui parlent contre l'effort d'un courroux. On remarquera que ce troisième acte est presque en tout parallèle au tecond : dans les deux actes, en

effet, nous trouvons un monologue où Cléopâtre el Rodogune nous découvrent le fond de leur Tune, des Bcènes, qui tantôt précèdent, tantôt suivent ce monologue, el ou elles dévoilent leurs projets à leurs confidents, une scène capitale où elles exécutenl ci' qu'elles ont résolu, et font aux deux princes une proposition de même nature, enfin une Rcène finale, où, laissés en face l'un de l'autre, les ieu* lieras donnent un libre cours aux sentiments divers dont ils sont ngités, L'action est habilement engagée; on approche de la criso,

mais il est inpu.ssible encore de prévoir le dénouement.

PIN Di TROISIÈME rVCTE.

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