SCENE PREMIERE
ANTIOGHUS, RODOGUNE.
Prince, qu'ai-je entendu? parce que je soupire, Vous présumez que j'aime, et vous m'osez le dire Kst-ce un frère, est-ce vous dont la témérité
1131. Selon Voltaire, « cette conjonction parée que ne doit jamais entrer dans un vers noble ; elle est dure et sourde à l'oreille. » Cette condamnation est trop absolue :
Polyeucte est chrétien parce qu'il l'a voulu.
[PoJyeucte, III, 2.
Voilà un vers qui ne semble ni trop bas ni trop lourd.
1132. Remarquez cette construction du pronom, si fréquente au xvae siècle : Vous m'osez le dirp, pour : vous osez me le dire.
1133. Var. u Qui de vous deux encore a la témérité
De se croire... » (164~-loo6).
« L'àme du spectateur était remplie de deux assassinats proposés par deux tVmmes; on attendait la suite de ces horreurs; le spectateur est étonné do voir Rodogune qui se fâche de ce qu'on présume qu'elle pourrait aimer un des princes destiné pour être son époux. Elle ne parle que de la témérité d'Antiochus, qui, en la voyant soupirer, ose supposer qu'elle n'est pas insensible. C'était un des ridicules à la mode dans les romans de chevalerie, comme on l'a déjà dit : il fallait qu'un chevalier n'imaginât pas que la dame de ses pensées put être sensible avant de très longs services; ces idées infectèrent notre théâtre. Antiochus, qui ne devrait parler à cette princesse que pour lui diro qu'elle est indigne de lui, et qu'on n'épouse point la vieille maîtresse de son père, quand elle demande la tête de si belle-mère pour présent de noces, oublie tout à coupla conduite révoltante et contradictoire d'une fille modeste et parricide, et l'ii dit que personne n'est assez téméraire jusqu'à s'imaginer qu'il ail l'heur de lui plaire; que c'?st présomption de croire ce miracle, qu'elle est un oracle, 'pi'il ne faut pas éteindre un t>el espoir. Peut-on souffrir, après ces vers, que Rodogune, qui mériterait d'être enfermée toute sa vie pour avoir proposé un pareil assassinat, trouve trop de vanité dans l'espoir trop prompt des termes obligranli de sa civilité? Ces propos de comédie sont-ils soutenables? i — « Voltaire, remarque Palissot, ne se contente plus de dire que Rodogune n'est pas jeune : il veut actuellement qu'elle soit vieille. »
11 y a pourtant une grande part de vérité dans sr>« critiques, surtout si l'on
158 RODOGU.M .
^'imagine...
ANTIOCHUS
Apaisez ce courage irrité, Princesse; aucun de nous ne serait téméraire H3b
Jusqu'à s'imaginer qu'il eût l'heur de vous plaire ■ Je vois votre mérite et le peu que je vaux, £t ce rival si cher connaît mieux ses défauts. Mais si tantôt ce cœur parlait par voire bouche, Il veut que nous croyions qu'un peu d'amour le louche, 1440 Et qu'il daigne écouter quelques-uns de nos vœu\. Puisqu'il tient à bonheur d'être à l'un de nous deux. Si c'est présomption de croire ce miracle, C'est une impiété de douter de l'oracle,
Et mériter les maux où vous nous condamnez, 1145
Qu'éteindre un bel espoir que vous nous ordonnez. Princesse, au nom des dieux, au nom de cette flamme...
Un mot ne fait pas voir jusques au fond d'une âme ;
Et votre espoir trop prompt prend trop de vanité
Des termes obligeants de ma civilité. 1150
se place à son point de vue; elles paraîtront seulement trop absolues à ceux qui voient en Rodogune, non pas une criminelle soudainement transformée en préciouse, mais une femme exaltée par une crise violente, et qui, celle crise passée, revient comme d'elle-même à son caractère naturel; après avoir lait parler la haine, elle laisse parler l'amour. 11 faut convenir aussi qu'aucune situation n'est plus embarrassante : que Rodogune ait voulu sincèrement armer les princes contre leur mère, ou que sa proposition ait été l'effet d'un simple calcul, destiné à lui faire gagner du temps, il est certain qu'elle n'a pas réussi Son trouble doit donc être grand Lorsqu'elle se voit ainsi pressée, lorsqu'elle snnt déjà que son secret lui échappe. On n'en est pas moins contraint d'avouer que la conversation d'Antiochus et de Rodogune sent parfait d'une lieue son hôtel de Rambouillet. Voyez l'Introduction.
1134. Courage, cœur, comme plus haut, v. 155 et 330. — Sur hew, au v. 1186, voyez la note du v. 54.
1138. « Kst-ce à Antiochus à parler des défauts do son frère? » (Voltaire.) Non saris doute; mais il n'en parle qu'après avoir parle de ses propres défauts. L'union des deux frères «;st si étroite que chacun d'oux peut connaître et ju^er l'autre! aussi bien que lui-même.
1142. Voyez le v. 986; ce passage confirme l'interprétation que nous en avons donnée.
1145. OÙ, auxquels, comme dans les exemples précédents (v. 192, 165 et 880). M Chas sang {(Ira m ma irr, p. 291) donne raison à Vaugelag, qui écrit dans ses /{ciiiiirf/ii'S : « Où, a. 1 verbe, pour le pronom relatif. L'usage eu est élégant et
commode Le pronom lequel esl d'ordinaire si rude en tous sel cas que notre
UogU ' semble y avoir pourvu en nous donnant de rertains mois plus doux et plus courts pour Substituer en sa place, connue OÙ, dont et qUOiw une latinité
de rencontres. »
il 18. Corneille emploie de préférence juiques à dans les locutions analogues a celles ci :jusque» nu bout, iusoue» >i (/muni, jusque» à quel point, jusque» mi fond du tosùt y< inna, v. L859 et \:>hi-, Polyeucte, v 885; I'd si es </i* ver se*, v. 881). Dans ses Remarques, vaugelas distingue entre jusques d et juâtjii'u, snrt tut au point de vue do l'euphonie; alora même, on n'employait plus ^uère jusque» à qu'en poésie.
L150. Ce Langage est froid et embarrassé) le mot civiitié n'est plus usité
itli le stvle élevé. M. Mart v-I.aveaux en cité d'assel nombreux exemples ,>n.