SCENE PREMIERE
CLÉOPATRE
Enfin, grâces aux dieux, j'ai moins d'un ennemi.
La mort de Séleucus m'a vengée à demi ;
Son ombre, en altendant Rodogune et son frère,
Peut déjà de ma part les promettre à son père. 1500
Us le suivront de prè*, et j'ai tout préparé
Pour réunir bientôt ce que j'ai séparé.
0 toi, qui n'attends plus que la cérémonie
Pour jeter à n.es pieds ma rivale punie,
Et par qui deux amants vont d'un seul coup du sor 4 505
Recevoir l'hyménée, et le trône et la mort,
Poison, me sauras-tu rendre mon diadème?
1497. J'ai moin% d'un ennemi, construction remarquable, pour : J'ai vn ennemi de moins.
« Il n'est point de serpent ni de monstre odieux Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.
t II faut bien que cela soit ainsi, puisque le public écoute encore, non sans plaisir, ce monologue. Je ne puis trahir ma pensée jusqu'à déguiser la peine qu'il me fait : je trouve surtout cette exclamation, grâce* aux dieux, aussi déplacée qu'horrible. Grâces aux dieux, je viens a" égorger mon fils, de gui je n'avais mil sujet de me plaindre! Mais enfin je conçois que cette détestable fermeté de Cléopâtre peut attacher, et surtout qu'on est très curieux de savoir comment Cléopâtre réussira ou succombera : c'est là ce qui fait, à mon a\is, le grand mérite de CPtte pièce ». (Voltaire.) A, l'appréciation de Voltaire nous prêterons celle de M. Saint-Marc-Girardin : « Écoutons, dit-il, cet hymne do haine et de colère, le plus terrible que le théâtre ait jamais entendu... Jamais l'ambition, la colère et la vengeance, toutes les passions qui peuvent dévorer le cœur humain, n'ont été exprimées avec plus de grandeur et d'énergie ». {Cours de littérature dramatique, I, 18.)
1500. De ma part est une expression familière; mais, ainsi placée, elle devient fière et tragique : c'est là le grand art de la diction ». (Voltaire.) Corneille avait déjà dit dans Cinna :
Voyez-le de ma part, tâchez de le gagner. (Il, i.)
1Ô07. n J'avoue encore que je n'aime point cette apostrophe au poison. On na parle point à un poison; c'est une déclamation de rhéteur ; une reine ne
186 ROnOGïWE.
Le fer m'a bien servie, en foras-tu <io môme?
Me seras-tu lidèle? la toi, que me veux-tu,
Ridicule retour d'une selle vertu, 4540
Tendir-x1 dangereuse autant comme importune?
Je ne veux point pour fils l'époux de Rodogune,
Et ne vois noint en lui les restes de mon fàng,
S'il m'arrache du trône et la met en mon rang.
Reste du sang ingrat d'un époux infidèle, 1545
Héritier d'une tlainine envers moi criminelle, Aime mon ennemie, et péris comme lui.
Pour la faire tomber j'abattrai son appui : Aussi bien sous mes pas c'est creuser un abîme Que retenir ma main sur la moitié du crime; 4L£0
l'A te faisant mon roi, c'est trop me négliger Que te laisser sur moi père et frère à venger. Qui se venge à demi court lui-même à sa |»tvhp :
s'avise guère de prodiguer ces figures recherchées. Vous ne trouverez point^ do ces apostrophes dans Racine. » (Voltaife.) -« Monime, dans Milkridute, répond Palissot, apostrophe le bandeau royal, dont elle voulait faire un instrument de mort, et qui a mal servi son désespoir :
Et loi, fatal tissu, malheureux diadème, etc. »
1508 Voyez, au v. 1081, en, construit d'une manière analogue, que Voltaire déclare peu français • : « J'en ferais comme vous ».
Par mon commandement la garde en fait de même.
[Cal, v. 1269.)
1510. « Rien n'est plus l'as, ni môme plus mal placé. Cléopàtre n'a pointi de venu; son âme exécrable n'a pas hésité un instant. Ce mot sotte doit être
évité. » (Voltaire.) Suite, dans la bouche de Cléopàtre, cessé d'être trivial;
Pascal a aussi employé ce mut avec un accent d'àfnère ironie : 4 Toute la di- - m ic- de L'homme est en la pensée; mais qu'est-ce que cette pensée? qu'elle est snl/r' n ( / 'n, <crs, XXIV, OS/;/*.) — Retour de, appliqué aux choses :
i grand viiiains, île qui je liens le jour. D'un son pins favorable eul un par til peso ir
loriut, s. 436.)
Le personnage de Cléopàtre est odieux d'un bout à l'antre delà pièce; il lire que L'horreur. Jamais un seul mouvement de tendresse maternelle,
j.mais un seul remords n'est ressenti par cetl mère (pu veut faire périr ses
loux fila pour faire périr sa r'Vitlo; jamais la nature ne réclame en son cdelir, et quand elle l'atteste, c'est pour la braver et la sacrifier a son ambition1 et a sa dit- Marc-(iirardin, VoUrs de littérature drumntihuéA
1.511. .\ n in ni comme, pour autant que ; voyez 1 1 note du \ . '.>~<i et la Vinui,- :ii<iiie de m. Chassairg, qui i Ito col exemple, p. 408.
1518 \batlre, au figuré, ost très froqtîoril choa Corneille :
Il a de votre sceptre abattu i itien,
[Ctà\ \. BBL
1528. M. Mariy-I.a\ • au -, explique peine par chagrin, malheur; ne l'expli- <, r— on pa rhiottx par vfidltmentf < pâtre veui dire •. la vftngoshce, lor>-