Lettré du 6 mars
ne crois pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de son secours. * »
Rien de plus vrai : disciple de Lucain, en apparence, Corneille, en réalité, partout et toujours, est son maître. Poète dramatique, il a un grand défaut et une grande qualité : son défaut, c'est d'incliner vers l'école de Sénèque et de Lucain, ces professeurs de rhétorique à la parole trop retentissante, c'est d'abuser, comme eux, des antithèses, des apostrophes, des prosopopées, c'est de s'enchanter de mots sonores et d'images éclatantes ; son mérite, c'est de ne jamais oublier qu'il écrit un drame, et de donner à tous ces morceaux à effet qu'il emprunte le mouvement, Faction, la vie. Il ne s'attardera point, par exemple, à nous raconter par quels procédés ingénieux Photin embaume et conserve la tête de Pompée, d'autant plus que la règle des vingt-quatre heures exigera que la mort de Pompée soit immédiatement suivie de l'arrivée de César ; s'il fait ensevelir Pompée par un de ses fidèles, il ne prêtera point à Cordus le long discours que Lucain lui prête. Au IXe chant de la Pharsale, Sextus Pompée fait à son frère Cneius un nouveau récit du crime; Corneille n'en prendra que quelques traits, et les fondra dans l'ensemble de son récit unique. De même, à quoi bon mettre dans la bouche de César une apostrophe indignée aux misérables qui lui présentent la tête de son rival? Le silence n'est-il pas plus éloquent et les actes qui suivront ne rendent-ils pas les paroles superflues? César parlera pourtant, mais ce n'est pas un obscur assassin, c'est le vrai coupable, c'est le roi d'Egypte qu'il accablera de son mépris. Enfin la lettre de Photin à Achillas, au Xe livre de Lucain, n'offre qu'un médiocre intérêt ; mais quelques vers y brillent, propres à mettre en relief le caractère de ce politique éhonté, et Corneille saura les enchâsser habilement dans les deux scènes principales où Photin paraît au début du premier et du quatrième acte. Ainsi chez Corneille l'originalité créatrice n'exclut pas un arl vraiment ingénieux d'utiliser et d'adapter ce que les autres ont créé.
Il est plus d'un passage sans doute où Corneille semble borner son ambition à reproduire Lucain ; qu'on se souvienne du discours de Photin, traduit et un peu délayé par Brébeuf:
Quand on se rend, dit-il, l'appui des misérables, La justice et le droit font Bouvent des coupables,
Et qui VCUt relever eeii\ qu'a D8 isseul les dicUX
Souvent sert de victime à ce zèle odieux;
Lorsque sur les humains leur courroux se déploie,
C'est l'attirer sur nous de lui ravir sa proie.
Ne nous immolons point à ces devoirs mutins,
Et penchons du côté que penchent les destins.
Choisis pour tes amis ceux que le Ciel révère,
Fuis ceux que son pouvoir dévoue à sa colère :
L'État et l'alliance ont de contraires lois,
Et la foi n'entre guère au cabinet des rois.
Ce vain nom du devoir n'est plus qu'un nom stérile,
Et souvent l'équitable est contraire à l'utile ;
Souvent la cruauté sied bien aux /potentats ;
La liberté du crime assure leurs États,
Les meurtres sont permis alors qu'ils les projettent,
Les attentats sont beaux si tôt qu'ils les commettent ;
Leur pouvoir souverain purge tous leurs souhaits
Et le rang du coupable anoblit leurs forfaits ;
La vertu scrupuleuse et la haute puissance
Souffrent malaisément une étroite alliance.
Ce respect dans les rois met leur faiblesse au jour
Et l'équité n'est pas la vertu de la cour.
Souvent cette innocence est pour eux un grand vice :
La chute est bien à craindre à qui craint l'injustice;
Il faut, il faut qu'un prince ait ses droits réservés
Et laisse la justice à des hommes privés *.
De ce début cynique à la péroraison hypocrite, la ressemblance entre les deux discours reste frappante, et, si l'on consulte les notes, de nombreux rapprochements de détail en feront foi. Mais quelle supériorité dans la conception de la scène ! Chez Lucain, Photin parle seul ; à peine sommes-nous avertis qu'un vieux prêtre, Achorée, est d'un avis contraire ; cet Achorée restera dans l'ombre et n'en sortira que pour disserter, au Xe chant, sur les sources du Nil, devant César distrait, qui n'a d'yeux que pour Cléopâtre. Pour Achillas, qui ne paraît pas davantage, c'est un soldat passif, qui exécute une consigne : sceleri delectus Achillas 2. A cette délibération, qui est un monologue, préside le jeune roi, non moins discret ; il approuve, il se tait et ne semble être là que pour ouvrir et lever la séance.
Ici, Corneille a beaucoup ajouté; ailleurs, il retranche, avec une sûreté de goût qui peut sembler surprenante chez un admirateur de Lucain. C'est ainsi que dans tout le récit de la mort de Pompée il a suivi de fort près son modèle ; mais il a su élaguer bien des traits invraisemblables ou déclamatoires : Pompée mourant éprouve, chez Lucain, le besoin de pronon-
i, La Phar s aie de Lucain: Paris, chez Antoine de Somma ville, 1656 ; chant VIII 2. Pharsale, VIII, v. 538.
cer un discours, auquel correspond un discours de la plaintive Cornélie ; dans la tragédie française, Pompée meurt sans phrases, et Cornélie s'évanouit ; c'est ce que tous deux avaient de mieux à faire. Mais Cornélie reprendra ses sens et saura parler haut ; la Cornélie de Lucain ne sait que pleurer, déclamer et fuir, comme son César ne sait pas être généreux. D'un seul trait délicat et rapide Corneille indique le contlit de sentiments opposés, également humains, qui se partagent l'âme de César ; Lucain y insiste et fait de César un Tartufe :
César, sur cet objet les regards attachés,
Retient un peu d'abord ses mouvements cachés :
Mais, ayant à loisir rappelé son idée,
De cette indigne mort l'âme persuadée,
Il croit qu'il peut enfin, son pouvoir affermi,
Reprendre le beau-père et quitter l'ennemi.
11 verse quelques pleurs que l'artifice envoie,
Il pousse des soupirs d'un cœur tout plein de joie,
Et croit en ce moment que, pour la cacher mieux,
Il faut mettre du moins le trouble dans ses yeux.
Du roi par cette feinte il détruit le mérite ;
L'ennui le désoblige, et la douleur l'acquitte,
Et, pour ne ternir pas la gloire de son sort,
11 aime mieux pleurer que devoir cette mort *.
Dion Cassius va plus loin que Lucain : après avoir loué César d'avoir rendu les derniers devoirs à son gendre, il ajoute que la comédie des larmes ne prêta qu'à rire. Ces regrets, en effet, il le remarque, ne pouvaient être sincères chez un ambitieux qui avait poursuivi d'une haine constante Pompée vivant et qui ne venait sans doute en Egypte que pour se défaire de lui.
Ce comédien consommé, pour qui Lucain n'a pas d'amères invectives, serait un pamre héros de tragédie. Il est vrai que la traduction de Brébeuf exagère encore les défauts de Lucain, et appuie là où il faudrait glisser; c'est, comme Brébeuf l'avoue lui-iïiême, « plutôt une libre imitation qu'une traduction scrupuleuse. » Dans Y Avertissement qui précède les VII0 et VIIIe livres, il a le bon goût de rappeler son illustre devancier : « Je ne me suis pas satisfait moi-môme dans les sujets que Monsieur de Corneille a traités, et ses nobles expressions étaient si présentes à mon esprit qu'elles n'étaient pas un médiocre empêchement aux miennes.