CLÉOPATRE, CHARMION
CLÉOPATRE
Je l'aime; mais l'éclat d'une si belle flamme,
Quelque brillant qu'il soit, n'éblouit point mon âme,
Et toujours ma vertu retrace dans mon cœur
Ce qu'il doit au vaincu, brûlant pour le vainqueur. 360
Aussi qui l'ose aimer porte une âme trop baute
Pour souffrir seulement le soupçon d'une faute;
Et je le traiterais avec indignité
Si j'aspirais à lui par une làcbeté.
CHARMION
Quoi! vous aimez César, et, si vous étiez crue, 365
L'Egypte pour Pompée armerait à sa vue,
359. « Les héroïnes de Corneille parlent toujours de leur vertu. » (Voltaire.)
360. « Il semble, par la construction, dit Voltaire, que le vaincu brûle pour le vainqueur. » La critique est peu sérieuse, et personne ne s'y trompe. Ces constructions elliptiques sont assez fréquentes chez Corneille et les tragiques ses contemporains, comme Rotrou; elles équivalent au gérondif latin. Logiquement, il faut construire : mon cœur, brûlant... c'est-à-dire : mon cœur, même en brûlant pour le vainqueur, n'oublie pas ce qu'il doit au vaincu.
361 . Corneille dit souvent porter une âme, un cœur, pour : avoir, faire voir un cœur.
Je porte un cœur sensible et vous l'avez percé. (Polyeucte, 1637.)
364. « Cléopâtre a de la passion pour César, et met tout en œuvre pour sauver Pompée; elle serait indigne de César si elle ne s'oppose à la lâcheté de son frère, «t César indigne d'elle, s'il est capable d'approuver cette infamie. » (Saint-Evre- •mond, Dissertation sur l'Alexandre de Racine.) C'est ainsi que Curiace, soupçonné d'une lâcheté, s'écrie :
J'aime encor mon honneur en adorant Camille. [Horace, I, 3.)