PHILIPPUS
Si fit-il égorger Achillas et Photin Pour ce meurtre commis.
COHNÉLIK.
Ce fut pour autre fin.
Ils avaient conspiré de le meurtrir lui-même.
Là esl la différence ca pitale des deux tragédies, au point de vue du caractère de César. Corneille a pris à Garnier an trail amer, mais il n'a pris que ce trait ; la douleur tardive que César manifeste a pu sembler suspecte à sa Cornélie. et elle a pu le dire; pourtant, ce vainqueur dont elle pénètre les faiblesses cachées, elle ne peut s'empêcher de l'estimer ; aux yeux dfl la Cornélie de Garnier, César n'a consulté qu'un
intérêt égoïste. C'est que Garnier, trop fidèle à l'histoire, en ne liant pas étroitement au meurtre le châtiment des meurtriers, n'a montré qu'une vengeance personnelle là où Corneille a fait voir un acte de généreuse justice. Il est superflu de dire que le troisième acte, comme les deux premiers, comme le quatrième, se termine par un chœur.
Acte IV. — On vient d'apprendre la défaite des républicains d'Afrique à Tapsa, et la mort de Scipion, père de Cornélie ; cette nouvelle consterne les derniers défenseurs de la liberté romaine. Cassie reproche à Brute de rester inactif, et déclare que, pour lui, il saura tuer, seul au besoin, le tyran. Fort à propos, le chœur vient chanter un hymne à la gloire des tyrannicides. Mais voici le tyran lui-même qui se présente : dans un langage déclamatoire a la fois et trivial, César rappelle à Antoine que Pompée « par une seule entorse » a éprouvé sa valeur, et avoue l'orgueilleuse ambition qui le pousse en avant :
César ne peut souffrir aucun supérieur.
Il est vrai qu'il repousse les conseils perfides d'Antoine et ne peut se résoudre à traiter en suspects tous ses concitoyens. Un chœur de Césariens exalte sa gloire.
Acte V. — Tout le cinquième acte est dans l'interminable récit qu'un messager fait à Cornélie des malheurs qui ont frappé les siens, et dans la manifestation, quelque peu emphatique, du désespoir de Cornélie. Désormais, elle ne vivra plus que pour rendre les derniers devoirs à son mari et à son père, Scipion, vaincu et tué en Afrique ; bientôt elle mourra
emplissant de sanglots Les vases bienheureux qui les tiendront enclos.
On le voit, à part quelques ressemblances de détail, toute comparaison est impossible entre les deux œuvres ; celle de Garnier n'est guère qu'une longue lamentation sur des événements qui ne sauraient nous émouvoir, puisqu'ils se passent loin de nos yeux , et qui, d'ailleurs, sont très postérieurs à la mort de Pompée. Cicéron disserte, Cornélie se lamente, les Pompéiens ou les Césariens, en multipliant les chœurs, font de louables efforts pour dissimuler l'absence complète de toute intrigue. Après qu'ils ont déclamé ou chanté, on cherche en vain l'intérêt dramatique. La Cornélie de Garnier est
une collection de morceaux tragiques beaucoup plutôt qu'une tragédie.
On n'en saurait dire autant d'une Mort de Pompée (1638), dédiée au cardinal de Richelieu par un poète aujourd'hui oublié, Chaulmer *. L'auteur avoue modestement, dans sa préface, qu'il a pris à divers historiens le fond de son sujet, mais il réclame l'honneur d'en avoir inventé « les circonstances ». C'est, en effet, dans les circonstances que gît l'originalité de sa pièce, vraie tragi-comédie, ou plutôt vrai roman d'aventures. L'édition Régnier en cite une scène ; mais nous ne croyons pas qu'on l'ait jamais analysée dans son entier. Si nous la résumons ici, ce n'est pas pour le plaisir stérile de faire ce que personne n'a voulu faire avant nous, c'est parce qu'il semble bien que cet essai dramatique si mal venu a donné à Corneille l'idée de reprendre un sujet où Chaulmer lui laissait tout à créer ; c'est qu'un érudit, d'ordinaire mieux inspiré2, a même osé écrire: « On pourrait avancer et soutenir, avec quelques bonnes raisons, que ce Chaulmer n'est qu'un pseudonyme, et que le grand Corneille est l'auteur de cette première ébauche de la Mort de Pompée. » Un tel blasphème doit être relevé.
Au premier acte de Chaulmer, devant Pompée et son frère Sexte, devant les sénateurs romains Gabinie et Théophane, Cornélie, que Pompée appelle galamment sa « dame » fait entendre les mêmes plaintes que chez Corneille :
Que ma couche est fatale ! et que mon fier destin Est le pire ennemi de l'empire latin !
Mais ces plaintes, noyées ici dans une longue amplification, nous les trouvons chez Lucain et Garnier avant de les trouver chez Chaulmer et Corneille. Dès ce premier acte pourtant, Chaulmer se distingue de ses devanciers, en imaginant l'intervention d'une certaine Parthénie, reine.d'Egypte, et en supposant que Cléopâtre, fille de Parthénie, méprend à première vue du jeune Sexte Pompée. Mais Cléopàtro a une dangereuse rivale en la personne d'une Romaine, Léonie, qui vient précisément d'aborder en Egypte, déguisée, en véritable héroïne de tragi-comédie.
Le second acte, où l'action n'avance guère, nous peint, d'un côté les irrésolutions de Pompée, inquiet des retards que
1. Cette pièce, éditée en l'i.'iN chez Antoine de Sommaville, so trouve à la Bibliothèque nation aie, dans un recueil factice, Y, 5683. i. Le bibliophile Jacob, Catalogué Sohinne, cité par M. Delattre.
le roi d'Egypte met aie recevoir — ce qui ne l'empêche point de faire à la reine un fastidieux récit de la bataille de Pharsale ; de l'autre, les coquetteries de Cléopâtre en face de son miroir. A l'en croire, elle se meurt, et, comme sa confidente Charmion, croyant peu à cette mort imaginaire, lui vante la fraîcheur animée de son teint, elle répond:
Comme dedans la glace, on meurt dans la chaleur.
Charmion se charge d'attendrir 1' « aimable vainqueur » qui a décoché de ses yeux à la princesse ce trait mortel ; mais Sexte lui fait l'accueil le moins encourageant.
Même absence d'action et d'intérêt dans le troisième acte, car nous ne nous intéressons guère, ni aux amours romanesques de Léonie et de Sexte, son « soleil », ni aux fureurs de Cléopâtre, plus voisine ici de la Cléopâtre de Rodogune l que de la Cléopâtre de Pompée, ni au double songe de Pompée et de Cornélie, ni même aux démêlés de Parthénie et de son fils Ptolomée, l'une conseillant de recevoir Pompée, l'autre redoutant la colère de César :
Pour le dire en un mot, de Votre Majesté
Rome attend la franchise ou la captivité
— Ah ! Madame, César est homme à se venger.
On annonce cependant que le conseil est convoqué, bien que Parthénie soit d'avis que « pour bien faire on ne doit prendre avis de personne ». Mais il faut se contenter de cette annonce, que suivent cinq scènes oiseuses.
Enfin, le conseil s'assemble au quatrième acte ; encore nous faut-il acheter la scène attendue de la délibération par un évanouissement et un monologue de Cléopâtre, qui, altérée de vengeance, excite contre Pompée les ministres du roi, et par un entretien préalable de ces mêmes ministres :
Jamais occasion plus propice à nos vœux Pour nous favoriser ne montra ses cheveux.
Ptolomée invite ses ministres à lui faire connaître leur sentiment :
1. A peu près comme la Cléopâtre de Rodogune, la Cléopâtre de Chaulmer s'écrie :
Qui meurt en se vengeant doit mourir sans regret.
Ministres d'un État, que vos sages génies Ont toujours garanti de partes infimes, C'est maintenant, amis, qu'il est temps de parler; C'est en cet accident qu'il vous faut signaler, Et, par l'autorité que votre roi vous donne, Dire ce qui peut faire au bien de sa couronne. Parlez donc hardiment, et puis ma volonté Fera de vos avis un dessein arrêté.
Photin parle le premier; mais quel est notre étonnement de voir Photin soutenir le parti de la justice et de la générosité :
Ce qu'il fallait chercher au bout de l'univers Se vient offrir à nous! Que nos ports soient ouvert?, Que nos cœurs soient de même, et que ces braves princes Entrent dans nos esprits comme dans nos provinces.
Si Photin est ainsi transformé, on peut juger qu'Achillas, VAchillas mollement honnête de Corneille, ne le sera pas moins; déjà, dans une première scène, on nous l'avait peint orgueilleux et irritable en face du prudent et discret Photin ; ici? c'est un égoïste qui, avant La Rochefoucauld, traduit son égoisme en maximes :
Le meilleur est toujours de penser à nous-mêmes.
Selon lui, le royaume ne peut avoir deux maîtres ; or, recevoir Pompée, ce serait se donner un maître nouveau; la raison d'Etat commande donc de repousser loin de 1 Egypte les ennemis qui menaçant sa sécurité. En un mot, l A.chillas de Chaulmer parle à peu près le langage interesse du 1 ho Lin de Corneille, mais ne conclut pas de même :
Croyons donc que, suivant le sort drs malheureux,
Nous ne pouvons enfin que nous perdre avec <'i>x. Repoussons bravement l'effort de tant de guern Et contraignons Pompée à chercher d'autres terres.
Mais Théodote, excité secrètement par la jalouse Çléop«Urfl va plus loin; tantôt hypocrite, lorsqu'il invoque I arrel -.-s dieux, amis de César, tantôt cynique, lorsqu il conseille au roi .le précipiter la mort de Pompée, déjà condamne \«\v les destins, il expose, avec beaucoup moins de force, la poluqiMj implacable m1"' Photin exposait déjà chez Lucain
apaisons donc César par un sang si funeste
Qui nous est un veuiu, un aspic, une peste ;
Et, puisque contre nous il fit cet attentat,
Qu'il rassure en mourant la couronne et l'Etat.
Que l'équité le veuille, ou bieD que l'injustice,
Perdant notre ennemi, nous reude un non office,
11 n'importe, pourvu qu'en perdant l'ennemi,
Le pays soit en paix et le sceptre affermi.
Faisons donc que le droit le cède à la puissance :
Pour bien régner, qu'il souffre un peu de violence.
Qu'en perdant l'ennemi, ce précieux moment
Redonne à notre Etat un plus sûr fondement.
Peut-être que César lui laisserait la vie;
Mais il sera content qu'elle lui soit ravie.
En se voyant vengé par la faute d'autrui,
Il rendra la faveur qu'on lui fait aujourd'hui;
Et les dieux et César autorisent ce crime,
Qu'encor notre intérêt fait assez légitime,
Puisqu'il vit pour nous perdre, et puisqu'un homme mort
Ne peut plus empirer ou troubler notre sort.
C'est à ce dernier parti que Ptolomée se range, malgré l'intervention de la reine mère :
Un trône ne saurait être trop acheté.
Va donc, brave Achillas, et que ton bras apprête
A notre grand César un présent de sa tête.
Au cinquième acte, Cléopâtre nous est montrée sous les traits d'une Hermione; elle en veut à sa confidente Charmion de lui avoir trop obéi :
Hé, ne voyais-tu pas que mon amour craignait Tout ce qu'en sa fureur ma haine t'ordonnait?
En frappant Pompée, en effet, elle frappe Sexte, fils de Pompée, et son désespoir éclate dans une invocation assez déclamatoire aux Furies. Au reste, elle n'est pas la seule à s'accuser : Pompée s'accuse de mettre les siens en danger ; Cornélie, d'avoir perdu Pompée à force de l'aimer ; le sénateur Théophane veut être coupable de tout. Cependant, les assassins se présentent, et la barque qui les porte aborde le navire de Pompée.
Fuyons, mon cher Pompée, avant qu'on nous accroche,
s'écrie Cornélie, dans un langage peu cornélien. Mais Pompée ne fuit pas, et sa femme, séparée de lui par Achillas, assiste de loin à sa mort. Il est vrai qu'elle se dédommage par des invectives :
Achève donc, tyran, assouvis ton envie :
Tu lui laisses encor la moitié de sa vie.
Mon seigneur, mou Pompée est encore en mon cœur;
Il te faut l'arracher, ou tu n'es pas vainqueur.
Sexte avait dit déjà, dans une apostrophe d'un goût douteux, au roi d'Egypte :
Tu règnes à bon droit sur les monstres d'Afrique, Monstre le plus cruel que la terre ait porté.
L'indignation toutefois ne l'empêche point de songer à son salut; il donne l'ordre du départ : « Désancrons, mes amis! » et gagne la haute mer. Ce n est point là un dénouement ; il était contenu pourtant dans ces clairvoyantes rétlexions de Photin, qu'irrite l'injustice du « petit tyran », maître de l'Egypte :
Tu fais tort à César, quand tu penses lui plaire, Tu trahis par ce coup sa clémence ordinaire. Ta lâcheté dérobe en ce triste moment A sa grande vertu son plus bel ornement. Mais apprends ton destin d'un esprit prophétique : Tu sentiras bientôt son pouvoir tyrannique, Alors qu'ayant appris de toi la cruauté, Ta mort sera le prix de ta témérité.
Ayant choisi pour sujet la mort de Pompée, Chaulmer a cru habile de réserver cette mort pour son cinquième acte ; il n'a réussi qu'à en affaiblir l'effet, puisqu'il en faut acheter le récit par la lecture de trois actes absolument vides, et puisqu'on nous laisse ignorer ce qui précisément nous intéresse le plus, les résultats de cette mort, car on ne sait bien qu'une chose, c'est que la femme et le fils de Pompée se dérobent à la mort par la fuite, et que la romanesque Léonie les accompagne. C'est assez pour Léonie, ce n'est pas assez pour nous. Reste la scène de la délibération : si inférieure qu'elle soit à la scène analogue de Corneille, il est probable que Corneille l'a connue, car, chez Lucain, la délibération n'est qu'un monologue; elle est déjà, dans la pièce de Chaulmer, un dialogue assez dramatique. Est-ce à dire que Chaulmer soit un pseudonyme de Corneille? Qui le croira? Dans la scène même de la délibération, le cadre seul subsiste : noms des personnages, caractères, langage, tout est transformé. Pour le reste de l'intrigue; la question ne se pose même p;<s; ce serait faire injure à Corneille que lui infliger cette comparaison*
D'ailleurs, la pièce de Chaulmer se rattache à ce groupe de tragi-comédies pseudo-historiques qui étaient à la mode même après le Cid, et qui ne devaient point déplaire au goût encore mal affermi de Corneille. Dans la Grisante de Rotrou, une déclamation assez vigoureuse se termine par ce vers :
Et César quelque jour aura même destin1.
Ne semble-t-il pas que Corneille se soit souvenu de ce vers à la fin du récit d'Achorée? Il a dû lire, de même, les pièces nombreuses qu'avaient inspirées les tragiques épisodes des guerres civiles de Rome, de la mort de Pompée à la mort de César, de la mort de César à la mort d'Antoine : il connaissait sait sans doute la Cléopâtre de Jodelle (1552), le Marc-Antoine ou Cléopâtre de Garnier (1572), les Merveilleuses amours de Marc- Antoine et de Cléopâtre, de Guillaume Belliard (1572), la Cléopâtre de Nicolas Montreux (1595), le Marc- Antoine ou Cléopâtre, de Mairet (1630), la Cléopâtre de Benserade (1635), sans compter toutes les pièces dont César est le héros principal, comme le César de Jacques Grévin. Si l'on énumère ici ces œuvres diverses, c'est pour remarquer que la figure étrange de Cléopâtre avait surtout séduit les poètes dramatiques français (et l'on ne parle ici ni de Shakespeare, ni des Italiens), c'est pour constater aussi que la Cléopâtre de Corneille ressemble fort peu à la Cléopâtre tendre et fidèle de Garnier ou de Mairet, et à la Cléopâtre passionnée et furieuse de Chaulmer et de Benserade. Corneille a maintenu seulement près d'elle cette Charmion que plusieurs de ses prédécesseurs donnaient à Cléopâtre pour confidente.