Non primo Cxsar damnavit muneravultu
Vultus, dum crederet, hsesit. (Lucain, IX, 1035-1036.)
775. Déjà, dans Horace et Polyeucte, Corneille avait fait dire à Sabine et à Félix, partagés entre deux sentiments contraires :
Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret, Soudain j'ai condamné ce mouvement secret. Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires, que maligne joie en faveur de mes frères, Soudain, pour l'étouffer, rappelant ma raison,
J'ai pleuré quand la gloire entrait dans leur maison. (Horace, I, 1.) Mon cœur en prend par force une maligne joie. (Polyeucte, 1057.)
C'est, à peu de chose près, le combat qui se livre ici dans l'âme de César. Voltaire, pourtant, sacrifie les vers d'Horace à ceux de Pompée, et s'écrie, avec une sincérité d'enthousiasme qui ne lui est pas ordinaire : « Quelle peinture et quelle vérité! Que ces grands traits effacent de fautes! Rien n'est plus beau que cette tirade. » — « Corneille a suivi Lucain, qu'il admirait trop, dans cette défiance qu'il a des larmes de César. Cependant, comme Corneille a l'instinct du grand, il a compris quel était le sentiment qui faisait pleurer César en voyant la tête de Pompée, mais il n'a osé l'exprimer qu'à moitié... Il y a bien un excès de sagacité dans cette peinture de César recevant la tète de Pompée; mais, à travers cette sagacité, l'admiration qu'inspire à Corneille la grande âme de César commence à percer. Il croit que César a eu quelque maligne joie ; mais sa gloire s'en indignait : il est donc tout près d'avoir foi aux larmes de César. » (Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique IV, 65.)
777. L'aise; Corneille et les tragiques contemporains emploient souvent ce mot au singulier et dans le style le plus élevé :
Ne dois-je point encore en témoigner de l'aise? (Médée, 302.)
778. Chatouillait ; l'emploi de ce mot au figuré est fort ancien dans notre langue, dit M. Marty-Laveaux, qui cite un autre exemple emprunté à la traduction de Ylmilation par Corneille. Ménage, qui ne l'aimait pas, et qui, dans ses Observations sur les poésies de Malherbe, blâme chatouiller mon âme, est forcé
Et de cette douceur son esprit combattu
Avec un peu d'effort rassurait sa vertu. 780
S'il aime sa grandeur, il hait la perfidie;
Il se juge en autrui, se tâte, s'étudie,
Examine en secret sa joie et ses douleurs,
Les balance, choisit, laisse couler des pleurs ;
Et forçant sa vertu d'être encor la maîtresse, 78rî
Se montre généreux par un trait de faiblesse ;
Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux,
Lève les mains ensemble et les regards aux cieux,
Lâche deux ou trois mots contre cette insolence;
Puis, tout triste et pensif, il s'obstine au silence, 790
Et même à ses Romains ne daigne repartir
Que d'un regard farouche et d'un profond soupir.
Enfin, ayant pris terre avec trente cohortes,
Il se saisit du port, il se saisit des portes,
toutefois d'avouer qu'il est en usage et que Balzac, dans son VIII» Entretien, a dit: « chatouiller l'esprit » . Lorsque Racine plaçait ce mot dans ces beaux vers souvent cités, de la première scène d'Iphigénie :
Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce Chatouillaient de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse,
il n'introduisait donc pas dans la langue un sens figuré nouveau ; il renouvelait une métaphore qui commençait à vieillir.
782. // se juge en autrui n'est pas fort clair ; Corneille veut dire sans doute : il se juge en jugeant les autres, en comparant la conduite qu'ils ont tenue à celle qu'il doit tenir, en s'opposant aux assassins de Pompée, dont les sentiments ne sauraient être les siens. C'est en les voyant agir qu'il juge combien il serait indigne de lui d'agir comme eux. Tout cela est bien subtil, surtout dans la bouche de l'honnête Achorée. — Se iàte complète la pensée : après s'être jugé en autrui, il rentre en lui-même et examine ses propres sentiments, en psychologue pénétrant, mais trop paisible peut-être en de telles circonstances.