‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 100 sur 386 · ACTE V, SCENE III.' I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III.' I

Sabine, sois leur sœur, suis ton devoir connue eux.

(au roi.) Contre ce cher épou\ Valèrc en vain s'anime : Vai premier mouvement no l'ut jamais un crime: Et la louange est due , au lieu du châtiment , Quand la vertu produit ce premier mouvement. Aimer nos ennemis avec idolâtrie , De rage en leur trépas maudire la patrie , Souhaiter à l'État un malheur infini , C'est ce qu'on nomme crime , et ce qu'il a puni. Le seul amour de Rome a sa main animée; Il serait innocent s'il l'avait moins aimée. Qii'ai-je dit, sire? il Test, et ce bras paternel L'aurait déjà puni s'il était criminel; J'auiais su mieux user de l'entière puissance Que me donnent sur lui les droits de la naissance. J'aime trop l'honneur, sire, et ne suis point de rang A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang. C'est dont je ne veux point de témoin que Yalère; Il a vu quel accueil lui gardait ma colère, Lorsipie, ignorant encor la moitié du combat, Je croyais que sa fuite avait trahi l'Étal. Qui le fait se charger des soins de ma famille ? Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille.' Et par quelle raison , dans son juste trépas , Prend-il un intérêt qu'un père ne [)rend pas? On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres! Sire, nous n'axons part qu-'a la honte des nôtres. Et, de (pielque façon qu'un autre puisse agir, Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

(à V'alère.) Tu peux pleurer, Yalère, et même aux yeux d'Horace; . Il r.e prend intérêt qu'aux crimes de sa race : Qu\ n'est point de son sang ne peut faire d'affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre. Vous qui mettez sa tète à couvert de la foudre, L'abandonnerez-vous à l'infâme cx)uleau Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau! Komains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome,

16^ HORACK.

FA qu'un Romain s'efforce à tacher le rono n

D'un guerrier à qui tous doivent un si Lean n->nî?

Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse.

Où tu penses choisir un lieu pour son supplice :

Sera-c« entre ces murs que mille et mille voix

Font résonner encor du bruit de ses exploits?

Sera-ce hors des murs , au miUeu ik ces places

Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,

Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur

Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?

Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire ;

Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,

Tout s'oppose à l'elTort de ton injuste amour,

Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jo'ir.

Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle.

Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obsîacl;\

Vous les préviendrez, sire; et par un juste a; ri Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle il peut encor le faire; Il peut la garantir encor d'un sort contraire. Sire , ne donnez rien à mes débiles ans : Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfjnts; Trois en ce môme jour sont morts pour sa quer^'ile : Il m'en reste encore un ; conservez-le pour elle ' : ÎS'otez pas à ses murs un si puissant appui ; Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.

Horace, ne crois pas que le peuple slupide Soit le maître absolu d'un renom bien solide. Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit, Mais un moment l'élève, un moment le détruit; Et ce qu'il contribue à notre renommée Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux rois, c'est aux grands , c'est aux esprits bien fai!* k voir la vertu pleine en ses moindres effets; C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire ; Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. Vis toujours en Horace ; et toujours auprès d'eux

' Quoiqu'on effet tout ce cinquième acte ne soit qu'un plaidoyer lior<r d'œuvre , et dans lequel personne ne craint pour l'accusé , cependant il y a de temps en temps des maximes profondes, nobles, justes, qu'on écoutait autrefois avec grand plaisir. (V.) •

ACTK V, scÈ.Nb; m. lU

l(in nom demeurera grand, illustre, fameux,

(îien que l'occasion, moins liaute ou moins brillante

D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.

Ne hais donc plus la vie, et <lu moins vis pour moi.

Et pour servir cncor ton pays et ton roi.

Sire, j'en ai trop dit: mais l'affaire vous touche;

Kt Rome tout entière a parlé par ma bouche.

VALLIïE.

Sire, permettez-moi... '

TULLE

Valère, c'est assez; Vos discours par les leurs ne sont pas effacés ; •

J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes ' , Et toutes vos raisons me sont encor présentes. Cette énonne action faite presque à nos yeu.v Outrage la nature, et blesse jusqu'aux dieux. Un premier mouvement qui produit un îel crime Ne saurait lui servir d'excuse légitime : Les moins sévères lois en ce point sont d'accord ; Et si nous les suivons , il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable , Ce crime, quoique grand , énorme, inexcusable, Vient de la même épée et part du môme bras Qui me fait aujourd'hui maître de deux États. Deux sceptres en ma main , Albe à Rome asservie , Parlent bien hautement en faveur de sa vie : Sans lui j'obéirais où je donne la loi, Et je serais sujet où je suis deux fois roi. .\ssez de bons sujets dans toutes les provinces Fardes vœux impuissants s'acquittent vers leurs princes, Tous les peuvent aimer; mais tous ne peuvent pas Par d'illustres effets assurer leurs États; Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes. De pareils serviteurs sont les forces des rois , Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule Ce que dès sa naissance elle vit eu Romule;

' Force s'emploie au pluriel pour les forces du corps , pour celle ■d'un État, mais non pour un discours, l'ius est une faute. (V.)

ton EXAMEN D'HORACE.

Elle peut bien souffrir en son libérateur Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur. Vis donc , Horace ; vis , guerrier trop magnanime : Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime; Sa chaleur généreuse a produit ton forfait; D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. Vis pour servir l'État , vis , mais aime Valère : Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère ; Et, soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, Sans aucun sentiment ' résous-toi de le voir. Sabine , écoutez mbins la douleur qui vous presse; Chassez de ce grand cœur ces marques de faiblesse : C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez La véritable sœur de ceux que vous pleurez.

Mais nous devons aux dieux demain un sacrifice; Et nous aurions le ciel à nos vœux mal propice , Si nos prêtres , avant que de sacrifier , Ne trouvaient les moyens de le purifier : Son père en prendra soin ; il lui sera facile D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille. Je la plains: et, pour rendre à son sort rigoureux Ce que peut souhaiter son esprit amoureux , Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un n.ê.iie zèle Achève le destin de son amant et d'elle, Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts , En un même tombeau voie enfermer leurs corps .

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