‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 116 sur 386 · ACTE U , SCÈNE 1. Iba · texte numérisé non relu

ACTE U , SCÈNE 1. Iba

L'un m'invite à le suivre , et l'autre me fait ixur ; Mais l'exemple souvent n'es (ju'un miroir trompeur ; Et l'ordre du destin qui gène nos pensées N'est pas toujours écrit dans les clioses passées : Quelquefois l'un se brise oii l'autre s'est sauvé. Et par où l'un périt un autre est conservé.

Voilà , mes cliers amis , ce qui me met en peine. Vous , qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène ' , Pour résoudre ce point avec eux déhattu , Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu : Ne considérez (wint cette grandeur suprême , Odieuse aux Romains , et pesante à moi-même ; Traitez-moi comme ami, non comme souverain; Rome , Auguste , l'État , tout est en votre main : Vous mettrez et rEuro|)e , et l'Asie , et rAfri(pie , Sous les lois d'un monarque, ou d'une république; Votre avis est ma règle , et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen.

CINXA.

Malgré notre surprise , et mon insuffisance , Je vous obéirai , seigneur, sans complaisance , Et mets bas le respect qui pourrait m'empôcher De combattre un avis oii vous semblez pencher ; Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire, Que TOUS allez souiller d'une tache trop noire, Si vous ouvrez votre âme à ces impressions Jusques à condamner toutes vos actions.

On ne renonce point aux grandeurs légitimes ; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes ; Et plus le bien qu'on quitte est noble , grand , ex<iuis ,

1 .\uguslc eut en effet , à ce qu'un dit , cette conversation avec .^grippa et Môcénaj : Dion Cassius les fait parler tous deux ; mais qu'il est faible et stérile en comparaison de Corneille !

Dion Cassius fait ainsi parler Mecénas : Consultez plutôt les besoin* de la patrieijue la voix du peupl/", qui, semblable aux enfanis , itjnore ce qui lui est profitable ou nuisible. La république est comme un vaisseau battu de la tempête, etc. Comparez ces discours ù ceu\ de Corneille , dans lesquels il avait la difûcultû de la rime a surmonter.

Celte scène est un traité du droit des gens. La différence que Corneille établit entre 1 usurpation et la tyrannie était une chose toute nouvelle; et Jamais écrivain n'avait étalé des idées politiques en prose aussi fortement que Corneille les approfondit eu vers. (V.)

IMiis qui l'ose quitter le juge mal acquis.

N imprimez pas, seigneur, celte honteuse marque

A ces rares vertus qui vous ont fait monarque ;

Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat

Que vous avez changé la forme de l'État.

Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre' ,

Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre ;

Vos armes l'ont conquise , et tous les conquérants

Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans;

Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces ,

Gouvernant justement , ils s'en font justes princes :

C'est ce que fit César ; il vous faut aujourd'hui

Condamner sa mémoire , ou faire comme lui '.

Si le pouvoir suprême est hlàmé par Auguste,

César fut un tyran, et son trépas fut juste,

VA vous devez aux dieux compte de tout le sang

Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang.

N'en craignez point , seigneur, les tristes destinées ;

Un plus puissant démon veille sur vos années :

On a dix fois sur vous attenté sans effet ,

Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait.

On entreprend assez, mais aucun n'exécute;

11 est des assassins, mais il n'est plus de Brute :

Enfin , s'il faut attendre un semblable revers ,

11 est beau de mourir maître de l'univers.

C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire ; et j'estime

Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.

MAXIME

Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver

L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver,

Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête,

Il a fait de l'État une juste conquête :

Mais que , sans se noircir, il ne puisse (juitter

Le fardeau que sa main est lasse <le porter,

Qu'il accuse par là César de tyrannie,

■ Comme H faut des reiiianiues srrainmatlcales , surtout pour les etraiv gers , on est obligé d avertir que dessoris est adverbe , et n'est point préposition ; Est-il dessus? est-ii dessous? il est sous vous; il eii soui lui. (V.)

' Le mot de faire est prosaïque cl vague : régner comim IhI tùt Qiicm valu. {S.)

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Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.

r.ome est h vous, s^'igneur, l'empire est voire bien; C'iiacini eu liberté peut disposer du sien ; Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire : Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire, tl seriez devenu , pour avoir tout dompté , Ksclave des grandeurs où vous ôtes monté ! Possédez-les, seigneur, sans ipi'elles vous possèdent. Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent ; Kt faites hautement connaître enfin à tous Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. Votre Rome autrefois vous donna la naissance ' ; Vous lui voulez donner votre toute-puissance; Kt Cinna vous impute à crime capital La libéralité vers le pays natal !

Il appelle remords l'amour de la patrie ! Par la haute vertu la glaire est donc flétrie, Kt ce n'est ((u'un objet digne de nos mépris, Si de ses pleins elïels l'infamie est le prix ' ! .Je veux bien avouer qu'une action si belle D(»me à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle; .NLiis commet-on un crime indigne de pardon ^ , Quand la reconnaissance est au-<lessus du don? Suivez, suivez, seigneur, le ciel ipii vous inspire : Votre gloire redouble à mépriser l'emiiire ; l.t vous serez fameux chez la iwstérité. Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté. Le bonheur peut conduire ii la grandeur suprême. .Mais pour y renoncer il faut la vertu même; lit peu de généreux vont jusqu'à <lédaigner,

' La tyrannie du vers amène très-mal à propos ce m jt oiseux autrtfoit. (y.)

' Cette phrase n'a pas la clarté, l'éléganre, la Justesse n<?ccssaires. I.a Terlu est donc un objet digne de nos mépris , si l'Infamie est le priv de ses pleins effets. Remarquei de plus qu'infamie n'est pas le mol propre : il n'y a point d'infamie à renoncer à l'empire. (V.)

^ l»i rime a encore produit cet hi'misticlie , indigne de pardon : ce n'est assurément pas un crime luiparJunnable de donner plus qu'on n'a reçu. I.cs vers , pour être bons , doivent avoir l'ex.ictitude de la pro*« . tn s'élevanl au-dessus d'elle. (V.)

f92 CIXNA.

Après un sceptre acquis, la douceur de régner'.

Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, Où , de quelque façon que votre cour vous nomme , On hait la monarchie ; et le nom d'empereur, Cachant celui de roi , ne fait pas moins d'iiorreur. Us passent' pour tyran quiconque s'y fait maître; Qui le sert, pour esclave , et qui l'aime , pour traître ; Qui le souffre a le cœur lâche , mol , abattu , Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines : On a fait contre vous dix entreprises vaines; Peut-être que l'onzième est prête d'éclater, Et que ce mouvement qui vous vient d'agiter N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie , Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. Ne vous exposez plus à ces fameux revers: Il est beau de mourir maitre de l'univers; Mais la plus belle mort souille notre mémoire, Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.

Cl.NNA.

Si l'amour du pays doit ici prévaloir.

C'est son bien seulement que vous devez vouloir;

Et cette liberté , qui lui semble si chère ,

N'est i)Our Rome , seigneur, qu'un bien imaginaire ,

Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas

De celui qu'un bon prince apporte à ses États :

Avec ordre et raison les honneurs il dispense.

Avec discernement punit et récompense ,

Et dispose de tout en juste possesseur,

Sans rien précipiter, de peur d'un successeur.

' .-/près un sceptre acquis; cet hcinistiche n'est pas heureux, et ces deux vers soQl de trop après celui-ci :

Mais pour y renoncer il faut la vertu mcme.

C'est toujours Rater une belle pensée que de vouloir y ajouter; c'est une abondance vicieuse. (V.)

2 Les éditeurs modernes (et sous cette dénomination nous comprenons tous ceui postérieurs à Thomas Corneille) ont mis ce verbe au singulier. Voltaire a mèiue pris soin de justifier celte leçon, en dissut:» Cet il qui >i était autrefois un tour très-tieureux ; la tyrannie de l'usage l'a aboli. Il M est un tyran celui qui asservit son pays ; il est un perfide celui qui « manque à, sa parole. On a encore conservé ce tour : Ils sont dunge- " ïKUX ces ennemis du théâtre . ces rigoristes outrtS' «

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