‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 150 sur 386 · ACTE V, SCf:NE I. ï3l · texte numérisé non relu

ACTE V, SCf:NE I. ï3l

F,t qui m'ont tonservé le jour (jue je respire ;

Do la façon eulin qu'avec toi j'ai vécu ,

Les vaiii((uenr.s sont jaIou\ du bonheur tlu vaincu.

Quand le ciel me voulut , en rappelant .Mécène ,

Après tant de faveur montrer un peu de liaine,

Je te donnai sa place en ce triste accident ,

l"t te fis , a[)rcs lui , mon plus cher confident ;

Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue

Me pressant de iiuitter ma puissance absolue,

De Maxime et de toi j'ai pris les seuls a\is,

Kt ce sont, malgré lui , les tiens (pie j'ai suivis;

Bien plus , ce même jour je le donne .Emilie ,

Le digne objet des vœux de toute l'Italie,

Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,

Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins.

Tu t'en souviens , Cinna , tant d'heur et tant de jiloire

Ne peuvent pas si tôt sortir de la mémoire;

Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer,

Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassincr.

.Moi , seigneur! moi , que j'eusse une âme si traitrt«se f Qu'un si lâche dessein...

ALGLSTE.

Tu tiens mal la [iromesse :

Sieds-toi , je n'ai pas dit encor ce que je veux ; Tu te justifieras après , si tu le peux. Écoute cependant , et tiens mieux ta |)arole.

Tu veux m'assassincr demain , au Capitole , fendant le sacrifice , et ta main pour signal Me doit , au lieu d'encens , donner le coup fatal ; La moitié de tes gens doit occuper la porte , L'autre moitié te suivre et te prêter main forte. .\i-je de bons avis, ou de mauvais soupçons? Oe tous ces meurtriers te dirai-je les noms.' l'rocule , Glabrion , Yirginian , Rutile , Marcel, Plaute, Lénas, l'ompone, Albin, jcile, Maxime, qu'après toi j'avais le jilus aimé : Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé; Ln las d'hommes penlus de dettes et de crime» , Que pressent de mes lois les ordres lég limes, r.t qui , désespérant de les pins év i!er ,

232 Cl.XNA.

Si toiil n'est renversé , ne sauraient subsister.

T"J te tais maintenant , et gardes le silence , Plus par confusion que par obéissance.

Quel était ton dessein , et que prétendais-tu Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? AfTrancliir ton pays d'un pouvoir monarcliique? Si j'ai bien entendu tantôt ta politique , Son salut désormais dépend d'un souverain , Qui pour tout conserver tienne tout en sa main; Et si sa liberté te faisait entreprendre , Tu ne m'eusses jamais empêcbé de la rendre; Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'État , Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel était donc ton but? d'y régner en ma place ? D'un étrange malheur son destin le menace, Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouvée dans Rome autre obstacle que moi , Si jusques à ce point son sort est déplorable , Que tu sois après moi le plus considérable , Et que ce grand fardeau de l'empire romain Ke puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main '.

Apprends à te connaître, et descends en toi-mônie : On t'honore dans Rome , on te courtise, on t'aime , Chacun tremble sous toi , chacun t'offre des vœux , Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux : Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite '.

' Racine a exprimé arec plus de précision la même pensée dans ces deux vers :

Si le monde pearbant n'a plus que cet appui ,

Je le plains , et vous plains Toas-mènie autant que lui.

Alexandre .acte II , ic. n.

' Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une saillie singulière. Le dernier maréchal de la Feuillade, étant sur \c lln-âtre, dit tout liaut â Auguste : a Ah! lu me gâtes le Soyons amis, Cinna. >' l.c vioux comédien qui Jouait Auguste se déconcerta, et crut avoir mal Joué. Le n-sréchal, après la pièce, lui dit: ■■ Ce n'est pas vous qui m'avez déiilu , « c'est Auguste qui dit à Cinna qu'il n'a aucun mérite, qu'il n'est propre « à rien , qu'il fait pitié , cl qui ensuite lui dit : Soyons amis. Si le roi •• m'en disait autant Je le remercierais de son amitié. » Il y a un grand sens cl beaucoup de finesse dans cette plaisanterie. Cela ncmpiChe pas (pic le discours d'Auguste ne soit un des plus béant que nous ayons d:ms notre langue. (V.) — Il y avait plus de finesse que de vérité dans

Page 1