‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 158 sur 386 · ACTE V, SCÈMi IJI · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈMi IJI

Oyez te ijue les dieux vous font savoir par moi ; De voire heureux deslin c'est l'ininiuable loi.

Après cette action vous n'avez rien à craindre; On portera le joug désormais sans se jilaindre ; Et les plus indomptés renversant leurs projets, Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets; Aucun lâche dessein , aucune ingrate envie N'attaquera le cours d'une si belle vie; Jamais plus d'assassms, ni de conspirateurs: Vous avez trouvé l'art d'être maître des cyx-urs. Rome , avec une joie et sensible et profonde , Se démet en vos mains de l'empire dw monde ; Vos royales vertus lui vont trop enseigner Que son bonheur consiste à Vous faire régner : D'une si longue erreur pleinement affrancliie, Elle n'a [ilus de vœux que pour la monarclite, Vous prépare déjà des temples , des autels , Et le ciel une place entre les immortels ; Et la postérité , dans toutes les provinces, Donnera votre exemple aux plus généreux princes.

ALCUSTE.

J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer : Ainsi toujours les dieu\ vous daignent inspirer! Qu'on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices, Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier '.

les autres, par la raison que tout acteur qui n'est pas nécessaire gâte les plus grandes beautés. (V.)

' Ce n'est pas ici une pièce telle que les Horaces. On voit bien le même pinceau , mais l'ordonnance du tableau est très-supérieure. Il n'y a point de double action : ce ne sont point des intérêts indépendants les uns des autres , des actes ajoutés à des actes; c'est toujours la même intrigue. Les trois unités sont aussi parfaitement observées qu'elles puissent l'être, sans que l'action soit gênée, sans que l'auteur paraisse faire le moindre effort. 11 y a toujours de l'art; et l'art s'y montre rareœentà découvert. (V.) — Le pardon généreux d'Auguste , les vers qu'il prononce, qui sontle sublime de la grandeur d'âme; ces vers que l'aduriration a gravés dans la mémoire de tous ceux qui les ont entendus , et cet avantage attache à la beauté du dénoûment, dé laisser au spectateur une dernière impression, qui est la plus heureuse et la plus vive de toutes celles qu'il a reçues , ont fait regarder assez généralement celte tragédie comme le chef-d'œuvre de Corneille ; et si l'on ajoute à ce grand mérite du cinquième acte le discours cloquent de Onna daa» la scène où

EXAMEN DE CLNNA.

Ce poème a laiit d'illustres suffrages qui lui donnent le premier ra ig parmi les miens , que je me ferais trop d'importants ennemis «ij'en disais du mal : je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts ' où ils n'en ont point voulu voir, et accuser ie Jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils

r) fait le tableau des proscriptions d'Octave; celle autre scène si tliéâtr.ile où Auguste délibère avec ceux qui oui résolu de l'assassiner ; les Idées profondes et l'énergie de style qu'on remarque dans ce dialogue, aussi frappant à la lecture qu'au théâtre; le monologue d'Auguste au quatrième acte ; la ûerté du caractère d'Emilie , et les tiails heureux dont il est semé ; cette préférence paraîtra suffisamment Justifiée. N'ou- Dlions pas surtout de remarquer combien l'auteur de Cinna a embelli les détails qu'il a puisés dans Sénéque. Tel est l'avantage inappréciable des beaux vers, telle est la supériorité qu'ils ont sur la meilleure prose, que la mesure et l'harmonie ont gravé dans tous les esprits et mis dans toutes les bouches ce qui demeurait comme enseveli dans les écrits d'ua philosophe , et n'existait que pour un petit nombre de lecteurs. Cette précision, commandée par le rhvthme poétique, a tellement consacré les paroles que Corneille prête k Auguste, qu'on croirait qu'il n'a pu s'exprimer autrement; et la conversation d'Auguste et de Cinna ne sera jamais autre chose que les vers qu'on a retenu» de Corneille. ^La II.)

' Quoique j'aie osé y trouver des défauts , j'oserais dire ici à Corneille : Je souscris à l'avis de ceux qui mettent cette pièce au-dessus de tous vos autres ouvrages ; je suis frappé de la noblesse, des sentiments vraiî. de la force, de l'éloquence, des grands traits de cette tragédie. 11 y a pi u de cette en^ihase et de cette enflure qui n'est qu'une grandeur fausse. Le récit que fait Cinna au premier acte , la délibération d'Auguste , plusieurs traits d'Emilie, et enfin la dernière scène , sont des beautés de tous les temps , et des beautés supérieures. Quand Je >ous compare surtout aux contemporains qui osaient alors produire leurs ouvrages à cote des \6tres, Je lève les épaules, etje vous admire comme un être à part. Qui étaient ces hommes qui voulaient courir la même carrière que vous? Tristan, la Case, Grenaille , Rosiers , Boyer , CoUetet, Gaulmin, Gillet , Provais , la Ménardière , Magnon , Picou , de Brosse. J'en nommerais cinquante dont pas un n'est connu, ou dont les noms ne se prononcent qu'en riant. C'est au milieu de cette foule que vous vous éleviez au delà des bornes connues de l'art. Vous deviez avoir autant d'ennemis qu'il y avait de mauvais écrivains; et tous les bons esprits devaient être vos admirateurs. Si j'ai trou\é les taches dans Cinna, cesdéfauts mêmes auraient été de très-grandes beautés dans les écrits de vos pitoyables adversaires. Je n'ai remarqué ces défauts que pour la perfection d'un art dont je vous regarde comme le créateur. Je ne peux ni ajouter ni ôler rien à votre gloire : mon seul but est de faire des remarques utiles aux étrangers qui apprennent votre langue, aux Jeunes auteurs qui vcuintif vous imiter , aux lecteurs qui veulent s'instruire. (V.)

EXAMKN DE CI.N.NA. Iti

m'en ont donnée. Celte approbation si forte el si gi'néiale vient sansdoule dece que la vraisemblance s'y trouve si hcurousemeiit conservée aux endroits où la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire. Rien n'y conlndil l'histoire, bien que beaucoup de cboses y soient ajouti'es ; rien n'y est \ iolenté par les incommodités de la représeulation , ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu.

Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulier. La moitié de la pièce se passe chez .Emilie, el l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurais été ridicule si j'avais prétendu que cet empereur délibérai avec Maxime et Cinna s'il quitterait l'empire ou non , prtfcisément dans la même place où ce dernier vient de ren Ire compte à .tmilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vint donner l'alarme à. Emilie de la conjuration découverîeau lieu même où .\ugusle en venait de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne faisait que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eut été une Impudence extraordinaire, el tout à fait hors du \ raisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui avait fail révéler le secret de cette entreprise , dont il était un des chefs, et porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre .Emilie par la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il voulait exécuter. .Emilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du cinquième acte ; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poème ensemble, il n'ait son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome , mais dans le seul palais d'Auguste , pourvu que vous y vouliez donner un appartement à /l^milie qui soil éloigné du sien.

Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai dit ailleurs, (|ue , pour faire souffrir une narration ornée, il faut que celui qui la fait el celui qui l'écoute aient l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. .Emilie a de la joie d'apprendre de la boucbe de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l'effet qu'elle en souhaite : c'est pourquoi , quelque longue (jue soil celte narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point. Les ornements de rhétorique dont j'ai lâché de l'enriciiir ne la font point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses ligures ne fait point regrelter le temps que j'y perds; mais si j'avais attendu à la commencer ((u'Évandre eût troublé ces deux amanls par la nouxeiie qu'il leur apporte, Cinna eût été oblige

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rfe s'en laîre ou de la conclure en six vers , et .Emilie n'en eût pu supporter davantage.

Comme les vers de ma tragédie d'Horace ont quelque ctiose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé que ceux d'Horace , et qu'enlin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récifs de ce qui s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé , pour l'intelligence de ce qu'il voit , de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, pendant que les derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme implexes, par un mot emprunté du latin , telles que sont Rodogiine et Hcraclius. Elle ne se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet , demandent plus de force de vers, de raisonnement , et de sentiments pour les soutenir '

' On peut conclure de ces derniers nrots que les pièces simples ont beaucoup plus d'art et de beauté que les pièces implexes. Rien n'est plus simple que VOEdipe et V Electre de Sophocle; et ce sont, arec leurs défauts, les deux plus belles pièces de l'antiquité. Cinna et Atha- /ie, parmi les modernes, sont, je crois, fort au-dessus d'£/ecfre et ù'Œdipe. Il en est de même dans l'épliuc. Qu'y a-t-il de plus simple que le quatrième livre de Virgile? Nos romans , au contraire , sont charges d'incidents et d'intrigues. fV.)

POLYELCTE,

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