SCENE PREMIÈRE
POLYEUCTE, CLÉON, trois autres gardes.
POLTEICTE.
Gardes , que me veut-on?
CLÉOX.
Pauline vous demande.
POLYELCTE.
• 0 présence , 6 combat que surtout j'appréhende ! Félix , dans la prison j'ai trionii>hé de tci , J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans efiroi : Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes ; Je craignais beaucoup moins tes bourreaux que ses larme*.
Seigneur, qui vois ici les périls que je cours , En ce pressant besoin redouble ton secours ! Et toi qui , tout sortant encor de la victoire , Regardes mes travaux du séjour de la gloire. Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi. Prête du haut du ciel la main à t m ami 1 Cardes, oserie/.-vous me rendre un bon office?
294 rOLVLUCTE.
Non pour me dérober aux rigueurs tlu supplice, Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader; Mais comme il suffira de trois à me garder, L'autre m'oltliger.dt d'aller quérir Sévère'; Je crois que sans péri! on peut me satisfaire : Si j'avais pu lui dire un secret important , Il vivrait plus heureux , et je mourrais content.
CLÉON
Si vous me l'ot donnez, j'y cours en diligence.
POLVEICTE.
Sévère à mon défaut fera ta récompense.
Va , ne perds point de temps , et reviens promptemenL
CLÉON
Je serai de retour, seigneur, dans un raonient.
SCÈiNE U\
POLYEUCTE
(I.cs gardes se rclircnt aux coins du tiicdlre.)
Source délicieuse , en misères féconde , Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés? Honteux attachements de la chair et du monde. Que ne me quittez-vous , quand je vous ai quittés ? Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre :
Toute votre félicité ,
Sujette à l'instabilité ,
En moins de rien tombe par terre ;
Et comme elle a l'éclat du verre ,
Elle en a la fragilité '.
' Quérir ne se dit plus. (V.)
•Quatre ans après Polyettcte , Rotrou donna Saint Genêt comme une tragédie sainte. On sait que ce GenOt était un comédien qui se converllt sur le théâtre, en Jouant dans une farce contre Ici chrétiens. Hotrou, lians cette pièce, a imité ces stances de Polyeucte. (V.)
'On remarqua, dès les premières représentations de Polyeucte, que ces trois vers étaient pris entièrement de la trente-deuxième stroplie d'une ode de l'évèquc Godeau à Louis XIII : Mat» ïeur gloire lorabp par terre ; Etrocnme elle a l'éclat du verre.
Elle en c la fragilité.
Cette ode était oubliée, comme le sont toutes les ode» aux rois, »ur-
ACTI:: IV, SCt.Mi II. VJà
Ainsi II 'espère/, pas qu'après \ous je suiipire. Vous étalez eu vain vos chamios impuissants; Vous me montrez en vain par tout ce vaste enipirc Les ennemis de Dieii pompeux et llorissjints. Il étale à son tour des reveis é(iuitables
Par «pii les j^rands sont conloiidus ;
Et les glaives qu'il tient pendus '
Sur les plus fortunés coupables
Sont a'autant |)lus inévitables,
Que leurs cou[)S sont moins attendus.
l'ij;re altéré de sang , Décie impitoyable , Ce Dieu l'a trop longtemps abandonné les siens : De ton beureux destin vois la suite elïroyable; Le Seytlie va venger la l^erse et les cbrétiens. Kncore un peu plus outre, et ton beure est venue;
Rien ne t'en saurait garantir;
Et la foudre qui va partir,
Toute prêle à crever la nue,
Ne peut plus être retenue
Par l'attente du repentir.
Que cependant Félix m'immole à ta colère ; Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux ; Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père,
tout quand elles sont trop longues; niais ou la (iilcrra puuraccuscr Corneille (le ce petit plagiat. Sa mémoire pouvait l'aroir trompé : ces trois vers purent se présenter à lui dans la foule de ses autre* enf.ints : il eût été Uiicux de ne les pas employer; il était assez riche de scn pioprc fonds. C'est peut-être une plus grande faute de les avoir crus bons que de se les être appropriés. [V.) — Voltaire suppose que Corneille s'est approprié ces vers de Godeau; mais rien n'était plus éloigné du ciraclère de ce grand homme que de s'.ipproprler les Idées d'autrui. Luimême, dans sa .Vedee, avait (.'lit Imprimer tous les vers qu'il avait Imités de Sénéque; dans le Cid , tous ceux qu'il avait traduits de Guil- 1cm de Castro; et dans la Mort de l'ompce, ctux dont il était redevable à Lucain. Voltaire a mieux gardé le secret de ses emprunts. Ces vers lont évidemment une traduction de ce v.ts de Publlus Syrus :
Fortuiia vilrea ttt ; tum cum ipleiidct frungilur /
et c'est vraiscrabiablement dans cette source que Corneille les avait puisés. (P. ) .
' Iju'il tirn'. suspeudtii serait rr.ienv. I endits u'i-st j>as agréalilo.
29C l'OL^r.rCTE.
Et qu'à titre d'esclave il coinmaude en ces ]ieu\ t Je consens, ou plutôt j'aspire à ma njine.
Monde, pour moi tu n'as plus rien :
Je porte en un caur tout clirétien
Une flamme toute divine;
El je ne regarde Pauline
Que comme un obstacle à mon bien.
Saintes douceurs du ciel, adorables idées,
Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir :
De vos sacrés attraits les âmes possédées
Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir.
Vous promettez beaucoup, et donnez davantage :
Vos biens ne sont point inconstants,
Et riieureux trépas que j'attends
Ne vous sert que d'un doux passage
Pour nous introduire au jiartage
Qui nous rend à jamais contents.
C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre , Qui ni'allez faire voir Pauline sans la craindre.
Je la vois : mais mon coeur, d'un saint zèle enflammé. N'en goûte plus l'appas dont il était charmé ; Et mes yeux , éclairés des célestes lumières , Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coulumières.