ACTE lil, SCÈNL V. 2yi
J'ai la gloire des dieux cnseiiililc à conserver; Je redoute leur foudre, et celui de Décie, 11 y va de ma charge , il y va de ma vie. Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas, Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.
ALBLN.
Uécie excusera l'amitié d'un beau-père;
Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.
FÉLIX
A punir les chrétiens son ordre est rigoureux '; El plus l'exemple est grand, jjIus il est dangereux : On ne distingue point quand l'offense est publi(iue; Et lorsqu'on dissimule un crime domesticpie, Par quelle autorité peut-on, par (jnelle loi. Châtier en autrui ce qu'on souffre cliez soi 1
ALUliS.
Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne , Ecrivez à Décie afin qu'il en ordonne.
Fiiux.
Sé\ ère me perdrait , si j'en usais ainsi : Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci. Si j'avais différé de punir un tel crùne, Quoiqu'il soit généreux, quoi(iu'il soit magnanime, 11 est homme , et sensible , et je l'ai dédaigné ; i:t de tant de mépris son esprit indigné , Que met au désespoir cet hymen de PauUne , Du courroux de Décie obtiendrait ma ruine, l'our venger un affront tout semble être permis , Et les occasions tentent les plus remis. Peut-être (et ce soupçon n'est pas sans ai>parence) 11 rallume en son cœur déjà quelque espérance; Et , croyant bientôt voir Polyeucte puni , 11 rappelle un amour à graud'peine banni. Juge si sa colère, en ce cas implacable, Me ferait innocent de sauver un coupable , \\ s'il m'épargnerait , voyant i)ar mes bontés Une seconde fois ses desseins avortes.
Tedirai-jeun penser indigne, bas et lâche.' Je l'étouffé , il renaît ; il me llatte , et me fuit''
'U.i ordre à punir C3l un .oIccUuic. (V.)
292 POLYEUCTE
L'ambition toujours me le vient présenter; Et tout ce que je puis, c'est de le détester. Polyeucte est ici l'appui de ma l'amille ; Mais si, par son trépas, l'autre épousait ma fiJle, J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis ' Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis. Mon cœur en prend par force une maligne joie : .Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie , Qu'à des peusers si bas je puisse consentir, Que jusque-là ma gloire ose se démentir !
ALBIN
Votre cœur est trop bon , et votre âme trop liante. Mais TOUS résolvez- vous à punir cette faute.'
FÉLIX
Je vais dans la prison faire tout mon effort .\ vaincre cet esprit par l'effroi de la mort ; Et nous venons après ce que pourra Pauline. »
ALBIN
Que ferez- vous enQn si toujours il s'obstine?
FÉLIX
Ne me presse point tant; dans un tel déplaisir. Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.
ALBIN
Je dois vous avertir, en serviteur fidèle , Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle *,
' Voici le sentiineal le plus bas qu'oa puisse Jamais dcSvelopper ; m.iU il est ménagé avec art. Ces expressions, si l'autre épousait ma llUe , j'acquerrais par là, cent fois plus haut, sont aussi basses que le senUment de Félix. Cependant J'ai toujours remarqué qu'on n'écoutait pas sans plaisir l'aveu de ces sentiments , tout condamnables qu'ils sont : on aimait en secret ce développement honteux du r.oeur humain , on sentait qu'il n'est que trop vrai que souvent les hommes sacrifient tout à leur propre intérêt. Enân Félix dit au moins qu'il déteste ces pensers si lâches ; on lui pardonne un peu : mais pardonne-t-on à Albin , qui lui dit qu'il a l'dtne trop haute? C'est ici le lieu d'examiner si on peut mettre sur la scène tragique des caractères bas et lâches. Le puMic en général ne les aime pas : le parterre murmure quand Narcisse dit, dans Britannicus, Et pour nous rendre heureux perdons les misérables. On n^ime point le prêtre Mathan, qui veut à force d'attentats perdre tousses remords. Cependant, puisque ces caractères sont dans la nature, il semble qu'il soit permis de les peindre ; et l'art de les faire contraster avec les personnages héroïques peut quelquefois produire des beautés. (V.)
' Rebeller se se dit plus, et devrait se dire, pulqu'il vient de rebelle ■ lebellion. (V.)
ACTK IV, SCfCNK I. 293
El ne peut voir passer par la rigueur Jes lois Sa dernière espérance et le sang de ses rois. Je liens sa prison môme assez mal assurée ; J'ai laissé tout autour une troupe éplorée ; Je crains qu'on ne la force.
FEUX
11 faut donc l'en tirer, Et l'amener ici pour nous en assurer.
ALBIX.
Tirez-l'en donc Tous-même , et d'un espoir de grâce Apaisez la fureur de cette populace.
FÉLIX
Allons , et , s'il persiste à demeurer clirétien , Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien.